Un monde qui sera chaud, plus chaud qu’on ne le pensait

La baie de Reykjavik © Denis Delbecq

La publication des modélisations climatiques réalisées par les deux groupes français (Météo-France et Institut Pierre Simon Laplace), s’inscrit, comme d’autres résultats récemment publiés, dans une tendance à un réchauffement plus accru que ne le laissait penser le précédent rapport du GIEC, en 2013.

Il appartiendra aux plus deux cents chercheurs engagés dans la rédaction du futur rapport de comparer l’ensemble des modèles climatiques, pour dégager un consensus sur l’évolution au climat au cours du XXIe siècle. Leur verdict est prévu en avril 2021, il faudra être patient.

2°C à ~7°C de plus en 2100 qu’en 1900, ou plus exactement que la moyenne 1880-1919. C’est ce qu’annoncent les simulations présentées le 17 septembre par Météo France, et par l’Institut Pierre Simon Laplace. Une fourchette liée aux différents scénarios envisagés. D’une part sur le plan socio-économique, et d’autre part sur l’ampleur du déséquilibre énergétique de notre planète en 2100 lié aux gaz à effet de serre (CO2, méthane, etc.).

Pour les geeks, sachez que cet effort des deux groupes français représente l’équivalent de 500 millions d’heures de calcul.

Sur une plage d’Islande © Denis Delbecq

Pour les grincheux —je les vois déjà pointer le bout de leur nez— sachez autre chose: ce n’est pas parce que les modèles météo ne parviennent pas à être précis au delà de quelques jours, que les modèles climatiques ne peuvent pas simuler l’évolution climatique sur un siècle. En voici une métaphore, qui m’avait été soufflée par un jeune climatologue coréen, à l’occasion d’un séminaire que j’animais —bénévolement, bien sûr— à l’attention de jeunes chercheurs, sur les relations entre scientifiques et journalistes, en 2010 si je ne m’abuse: «Prenez une casserole d’eau et mettez-là sur le gaz. Faire de la météo c’est être capable de savoir ou la prochaine bulle de vapeur éclatera. Faire de la climatologie, c’est être capable de montrer qu’au bout d’un certain temps, toute l’eau se sera évaporée.» Je n’ai pas trouvé mieux depuis.

Ces simulations de la « cuvée hexagonale 2019 » se traduisent par des représentations à l’image de celle-ci, que j’ai adaptée des graphiques publiés par les deux groupes français de modélisation climatique, pour illustrer l’émission que nous avons consacrée, avec l’équipe de la Terre au carré, ce 17 septembre sur France Inter.

Résultats des modélisations françaises, pour 4 trajectoires climatiques possibles.

Avant d’aller plus loin, tentons de décoder ces références absconses, et penchons-nous sur la période 2015-2100, avec ces « enveloppes » verte, mauve, brune et rouge.

Chacune de ces courbes correspond à la combinaison d’un scénario socio-économique (les SSP1 à SSP5), et à l’excès d’énergie capté par la Terre, qui se mesure en watts par mètre carré (2.6 – 4.5 – 7.0 – 8.5). D’autres combinaisons sont possibles, mais pour plus de clarté, nos chercheurs français ont choisi de mettre en avant celles-là, pour donner l’ampleur de la fourchette.

Penchons-nous sur ces trajectoires socio-économiques, que j’ai librement traduit de cet excellent article de présentation (EN).

SSP1: La route verte

Panneaux photovoltaïques

«Le monde emprunte une route durable, graduellement mais systématiquement, en mettant l’accent sur un développement qui respecte les limites environnementales connues. La gestion des biens communs s’améliore lentement, les investissements dans l’éducation et la santé accélèrent la transition démographique et l’accent mis auparavant sur la croissance économique se déplace vers une quête plus large du bien-être humain. Guidée par un engagement croissant pour réussir les objectifs de développement, les inégalités sont réduites à la fois entre les pays et au sein des pays. La consommation s’oriente vers une faible croissance de l’usage des matières premières et une intensité en ressources et en énergie réduite.»

Commentaire tout personnel: c’est une trajectoire presque idéale, et très optimiste, qui conduit à un développement humain accru, une réduction des inégalités, le tout reposant sur une meilleure efficacité en termes de ressources et d’énergie, et une nette évolution au profit des sources d’énergie décarbonées (cela peut être les énergies renouvelables, le nucléaire, ou les deux.)

SSP2. Le milieu du gué

Manifestation en Argentine © Denis Delbecq

«Le monde suit une trajectoire pour laquelle les tendance sociales, économiques et technologiques ne changent pas de manière spectaculaire par rapport au passé. Le développement et l’accroissement des richesses se poursuivent de manière inégale, avec certains pays faisant des progrès relativement importants, quand d’autres n’y parviennent pas. Les institutions nationale et globales travaillent ensemble mais font de faibles progrès dans l’accomplissement des objectifs de développement durable. Les systèmes environnementaux subissent des dégradations même s’il existe quelques améliorations; l’intensité en ressources et en énergie diminue. La population globale connait une croissance modérée et se stabilise dans la seconde partie du siècle. Les inégalités de revenus persistent ou s’améliorent seulement lentement et posent un défi à la réduction de la vulnérabilité aux changements sociaux et environnementaux.»

Commentaire tout personnel: là, c’est une trajectoire plus pessimiste. On ne change pas grand chose par rapport à aujourd’hui, si ce n’est que l’efficacité de nos sociétés s’améliore: on produit mieux, avec moins de ressources et d’énergie. Mais ce monde-là n’est guère égalitaire.

SSP3. Une route chaotique

«La résurgence du nationalisme, les peurs vis à vis de la compétitivité et de la sécurité, ainsi que des conflits régionaux conduisent les pays à se focaliser de plus en plus sur des questions domestiques, ou au mieux régionales. Les pays s’efforcent de parvenir à une sécurité alimentaire et énergétique dans leur région, au détriment d’un développement plus global. Les investissements dans l’éducation et la technologie déclinent. Le développement économique est lent, la consommation requiert beaucoup de matières premières, et les inégalités persistent ou s’amplifient au fil du temps. La population connait une croissance lente dans les pays industrialisés, et élevée dans les pays en développement. La faible priorité, sur le plan international, accordée aux questions environnementales conduisent à de fortes dégradations écologiques dans certaines régions.»

Commentaire tout personnel: ça commence à ressembler au monde d’aujourd’hui, dont l’évolution a de quoi inquiéter. C’est un peu le repli, le chacun pour soi et que les pauvres (pays et gens) se débrouillent avec leur pauvreté et un environnement dégradé, puisqu’on leur sous-traite les extractions de ressources les plus sales et polluantes.

SSP4. Une route fragmentée

«Des investissements très inégalitaires dans le capital humain, associés à des disparités croissantes dans les opportunités économiques et le pouvoir politique, conduisent à un accroissement des inégalités entre les pays et au sein de ces derniers. A fil du temps, l’écart se creuse entre une société internationalement connectée qui contribue au savoir et aux secteurs gourmands en capitaux de l’économie globale, et une collection fragmentaire de sociétés à revenu plus faible, peu éduquées qui travaillent pour une économie low-tech et à fort besoin de main d’œuvre. La cohésion sociale se dégrade et les conflits et émeutes deviennent plus fréquents. Le développement technologique est important dans les économies et secteurs high-tech. Le secteur de l’énergie globalement connecté se diversifie, avec des investissements qui portent à la fois sur des combustibles riches en carbone, comme le charbon et les hydrocarbures non conventionnels, mais aussi des sources d’énergie à bas carbone. Les politiques environnementales se focalisent sur des questions locales, dans les régions à revenu moyen et élevé.»

Commentaire tout personnel: là, nous sommes, de mon point de vue, dans le vif du sujet, dans la tendance qui se dessine, en dépit des engagements des uns et des autres dans l’accord de Paris: le nord, riche, s’en sort à coup de technologie et d’inégalités internes. Ceux qui peuvent tentent de produire avec de faibles émissions de GES (ENR, nucléaire) tout en continuant de brûler du carbone, à l’image des gaz/pétroles de schistes aux Etats-Unis, du lignite en Allemagne, du charbon en Inde, en Pologne, etc.

SSP5. L’autoroute à fossiles.

«Ce monde a foi dans les marchés compétitifs, l’innovation et les sociétés participatives, pour produire un progrès technologique rapide et un développent du capital humain comme route vers un développement durable. Les marchés globaux sont de plus en plus entremêlés. Il y a également de forts investissements dans la santé, l’éducation et les institutions pour renforcer le capital social et humain. En même temps, cette quête de progrès économique et social est couplée avec des ressources fossiles abondantes et la généralisation de modes de vie gourmands en énergie et en ressources sur le globe. Tous ces facteurs conduisent à une croissance rapide de l’économie globale, tandis que la population culmine, puis décroit, au cours dur XXIe siècle. Les problèmes d’environnement locaux, comme la pollution de l’air, sont gérés avec succès. Il y a une vrai foi en la capacité de gérer les systèmes sociaux et écologiques, même si cela doit passer par la géo-ingénierie du climat.»

Commentaire tout personnel: ce scénario-là me semble moins plausible que le SSP4. A moins que notre folie soit telle qu’on continue à émettre du CO2 et autres gaz à effet de serre, tout en se préparant à injecter massivement du soufre dans la stratosphère, pour créer une sorte de parasol physico-chimique qui, comme le font les poussières volcaniques, modèrent les ardeurs du soleil.

Vous avez suivi jusque là, bravo! Revenons maintenant à la signification de la première figure. Aucun des quatre scénarios combinés ne permet d’atteindre les objectifs de la COP21,à savoir rester sous la barre des +2°C (par rapport à la moyenne 1880-1919). Il existe un scénario encore plus vertueux en terme de maitrise de la consommation et de réduction des énergies fossiles, qui pourrait répondre à cet objectif COP21, au prix d’un dépassement temporaire, puis d’un retour vers +2°C. Mais il est si improbable, qu’il n’a pas sa place ici!

Le scénario SSP3 7.0, qui me semble le plus plausible des quatre, conduit à une hausse de température comprise entre 4,5°C et un peu moins de 6°C. Rappelons d’abord où nous en sommes: +1°C environ depuis 1900.

Rappelons ensuite que ce sont des moyennes à l’échelle du globe. Que les océans se réchauffent moins (leur inertie thermique est beaucoup plus grande) que les continents. Pour la France, par exemple, il faut s’attendre à près d’un degré de plus que les projections globales. En Arctique, rappelait aujourd’hui David Salas y Mélia, de Météo France, dans La Terre au carré, la hausse pourrait atteindre 10°C. Voici ce que cela donne, en terme de disparités géographiques, dans deux scénarios. L’un est vertueux, l’autre pas.

On le voit, c’est surtout l’hémisphère nord qui se réchauffe, notamment en raison de la proportion plus grande de terres émergées par rapport aux océans. Pour nous autres, habitants de l’hexagone, cela signifie aussi que des étés caniculaires exceptionnels comme celui de 2003 deviendront la norme d’ici la fin du siècle. Et que ces canicules pourraient transformer tout ou partie de notre beau pays en fournaise, avec des records tutoyant les 50°C!

En matière de précipitations, les simulations françaises permettent de tracer des cartes comme celles-ci, toujours pour deux scénarios.

On le voit, ce n’est pas une surprise, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne: des régions seront plus arrosées, et d’autres moins. C’est par exemple le cas du bassin Méditerranéen, l’ouest des Etats-Unis et le nord de l’Amérique centrale, le sud de l’Afrique, Madagascar, une partie du sud-est asiatique.

Voyons maintenant ce qui se passe, en termes de glaces. On le sait, le Groenland a connu une fonte exceptionnelle cet été. Dans l’océan Arctique, les simulations françaises —rappelons que d’autres déjà publiées disent la même chose, il ne s’agit pas d’une exception culturelle!— confirment que si on continue à avancer comme on le fait, il n’y aura plus de banquise en été dans l’océan Arctique. Ce qui constitue ce que les spécialistes appellent un tipping-point, un point de non retour: quand la banquise disparait, ce qui est un miroir qui réfléchit le rayonnement et donc rafraîchit la Terre se transforme en radiateur.

Mercredi prochain, le 25 septembre, le GIEC publiera un rapport consacré à l’océan et à la cryosphère (la glace), qui n’est pas optimiste du tout, d’après les quelques fuites (que j’ai vérifiées, avant de vous écrire ici) qui se sont produites. Il s’appuie sur des résultats de modèles antérieurs, les premières simulation de nouvelle génération, comme celles dont il est question ici, n’ayant pas été publiée à temps. C’est dire s’il y a urgence. On peut se contenter de dire qu’on appréciera d’avoir moins de gelées dans son potager (ce que disait un auditeur de la Terre au carré, dans un message aujourd’hui). Ou se préoccuper de ceux qui, au sud et dans des pays infortunés —pas d’argent, ni de responsabilité dans ce qui se passe— risquent de morfler.

Denis Delbecq

• Réclame, pour la bonne cause: pour retrouver l’émission de la Terre au carré consacrée le 17 septembre à ces simulations climatiques, c’est par ici.

• Re-Réclame, toujours pour la bonne cause: n’oubliez pas non plus d’écouter (ou réécouter) les épatants reportages en Islande et au Groenland de Giv Anquetil, qui nous raconte l’enterrement d’un glacier, le boom des croisières de riches amateurs de sensations fortes (qui déboursent une fortune pour voir fondre la glace), et aussi les avantages miniers d’un dégel accéléré, sans compter l’essor inespéré de la pêche.

• Re-Re-Réclame. Pour les détails sur la manière de modéliser le système climatique terrestre et tous les mécanismes en jeu, vous pouvez vous reporter à mon papier qui vient de sortir dans La Recherche, dans un épatant hors-série sur les mathématiques, outils du réel.

En Indonésie, les feux de végétation plongent le sud-est asiatique dans un nuage de fumées

Les foyers d’incendies détectés par satellites, le 15 septembre 2019. ©Nasa

Les médias ont abondamment parlé de l’ampleur des feux de forêt au Brésil (dont la région amazonienne ne représente qu’une moitié). Mais à l’autre bout du globe, c’est l’Indonésie qui commence à faire parler d’elle. Une partie du pays, ainsi que la Malaisie et Singapour sont plongés dans un épais nuage de fumée, comme c’est le cas, tous les ans ou presque, à cette période de l’année.

Les images de la Nasa sont éloquentes, très ressemblantes avec ce qu’on observe en Amazonie (et dans une moindre mesure, en Afrique sub-saharienne). Il s’agit le plus souvent d’incendies volontaires qui suivent l’abattage des forêts, souvent pour planter des palmiers à huile, ou de débroussaillage de ces plantations. Ils sont provoqués par de petits producteurs ou par des géants de l’huile de palme.

En Indonésie, le gouvernement semble plus actif que ne l’était Bolsonaro au Brésil. Selon les informations de médias locaux, rapportées par Phys.org (EN), une trentaine de plantations ont été fermées ces derniers jours par les autorités, en attendant d’éventuelles poursuites, dont l’une appartient à une firme singapourienne, et quatre à des intérêts malaisiens.

Lutte contre un feu de végétation en septembre 2019 © Indonesian disaster management agency

L’affaire provoque, comme presque chaque année, des joutes diplomatiques entre les gouvernements indonésien et malaysien: ce dernier accuse Jakarta de rester les bras croisés, quand l’Indonésie ne manque pas de rappeler à son voisin que les satellites détectent également d’importants feux sur le sol malaisien. De ce point de vue, les images des satellites de la Nasa semblent démentir partiellement le gouvernement indonésien (EN): si des foyers sont perceptibles dans le Sarawak, la partie malaisienne de Bornéo, l’essentiel des incendies se trouvent dans la partie indonésienne de l’île, dans la province de Kalimantan. Plus à l’ouest, la partie sud de l’île de Java est également très incendiée.

Selon Jakarta, près de 23 millions d’indonésiens seraient plongés en ce moment dans les fumées des feux de forêts. A Sumatra, des aéroports et des écoles ont été fermées en raison de cette pollution atmosphérique. Récemment, l’Agence indonésienne de gestion des catastrophes rappelait que certains foyers se trouvent très près d’installations pétrolières (ID) qui pourraient amplifier la pollution si elles étaient à leur tour incendiées.

A Singapour, une source sur place m’a confirmé aujourd’hui que les enfants ont été privés, ces derniers jours, de récréation en extérieur pour cause de haze. Il y a quatre ans, le nuage venu d’Indonésie, parfois à plus de 1000 kilomètres, avait duré jusque début novembre. Une période exceptionnellement longue, liée à l’époque à un événement climatique El Niño qui tend à assécher cette partie du sud-est asiatique. Un an plus tard, une étude conduite par les universités américaine Harvard et Columbia avait estimé que les feux de 2015 auraient provoqué plus de 100 000 décès prématurés (EN) en deux mois en Indonésie.

La situation météorologique le 14 septembre, à l’ouest de l’Indonésie. En orange et brun les nuages de fumées (modérés et denses) observés par satellite © Singapore National Environment Agency

D’après les autorités environnementales singapouriennes, la qualité de l’air s’est dégradée samedi (EN). Les vents du sud apportent les fumées venues de l’île indonésienne de Sumatra.

Pour combattre les feux, l’Indonésie utilise des hélicoptères, et 240 000 mètres cubes d’eau auraient été déversés (ce qui est une goutte d’eau face aux besoins). Par ailleurs, 150 tonnes d’iodure d’argent auraient été dispersées dans le ciel, pour condenser la vapeur d’eau et favoriser la formation de gouttes en espérant faire tomber la pluie —une méthode dont l’efficacité reste très discutée chez les scientifiques, même si plusieurs dizaines de pays y ont recours, voir notamment le rapport de 2003 de l’Académie américaine des sciences (EN).

Denis Delbecq

• Pour ceux qui s’intéressent à ces grands incendies dans les forêts humides, vous pouvez réécouter l’émission que nous avions consacrée à l’Amazonie, le 26 août, avec l’équipe de la Terre au carré, sur @FranceInter. Nous avions reçu l’écologue Plinio Sist (CIRAD) et l’anthropologue Philippe Descola.

Pesticides: du «Délires» des uns à l’exagération des autres

Champ de blé dans les Hauts de France © Denis Delbecq

«Que ces gens là arrêtent de délirer!» Dans une interview accordée à FranceInfo:, Christiane Lambert, la patronne de la FNSEA, n’a pas mâché ses mots. En cause, les arrêtés municipaux qui se multiplient et qui prétendent interdire l’épandage de pesticides à moins de 150 mètres des habitations (et des jardins, I presume).

Rappelons que le premier de ces arrêtés à passer en justice a été jugé illégal par un tribunal administratif (TA), et que cette semaine, une audience au TA de Versailles doit juger d’un arrêté pris en mai dernier par la maire du Perray en Yvelines. Là encore il s’agit d’interdire les épandages à moins de 150 mètres des habitations. Gageons que là encore, l’élue sera renvoyée dans les cordes de la légalité.

Face à cette fronde, que Make Macron Great Again avait dit comprendre tout en rappelant l’illégalité des textes signés de ces maires en rébellion, le gouvernement a ouvert une consultation avant de trancher pour une distance comprise entre 5 et 10 mètres. Il ne faut pas être très savant pour comprendre que ces produits dispersés dans l’atmosphère n’ont cure de parcourir quelques mètres, d’autant que la règle d’abstinence (pour l’épandage) dès que le vent dépasse 11 km/h est rarement respectée.

Je ne rentrerai pas dans le débat sur la « bonne distance », n’ayant qu’une connaissance très parcellaire du dossier. Mais en allant plus loin dans la lecture de l’interview de Mme Lambert, j’ai sursauté en lisant cette phrase: «150 mètres, c’est retirer 15 à 20% de la surface agricole française.» Eclaté de rire, aussi. D’où provient ce chiffre faramineux? Rappelons que les surfaces agricoles françaises représentent environ 29 millions d’hectares, pour une taille moyenne d’exploitation d’environ 60 ha —qui ne dit rien de la superficie des parcelles, bien sûr, ce qui serait le seul moyen de vérifier les dires de Mme Lambert.

Je me suis livré à un petit calcul de coin de table, c’est un tic chez moi: imaginons que la patronne de la FNSEA dise vrai, et que 20% des surfaces agricoles se trouvent à moins de 150 mètres d’une habitation. C’est peut-être envisageable dans certaines régions, notamment couvertes de petits vergers. C’est difficile à croire pour moi qui traverse (pas assez) souvent la Picardie et les régions plus au nord, vu la taille des champs. Sans parler de la Beauce et ses immensités plantées de blé. Passons.

Ces 20% de la surface agricole française représentent environ 5,8 millions d’hectares. En divisant par 150 mètres, on obtient un résultat décoiffant: selon les dires de Mme Lambert, il y aurait donc plus de trois cent mille kilomètres de « frontières » entre des champs et des habitations dans notre beau pays. Même en comptant les jardins, on a peine à le croire.

Vous avez sans doute une valise d’arguments à faire valoir pour contester l’idée d’interdire les épandages près des habitations, Mme Lambert. Mais pourquoi tenter de nous faire avaler de tels salamalecs?

Denis Delbecq

Quand les volcans nourrissent l’océan

Les côtes d’Hawaii, pendant l’éruption du Kilauea à l’été 2018 © US Coast Guards

Entre juin et août 2018, le célèbre Kilauea, un volcan régulièrement éruptif d’Hawaii, a déversé des millions de mètre-cubes de lave dans le Pacifique. Trois jours après le début de l’éruption, l’eau a pris une couleur caractéristique, un indice que les minéraux contenus dans la lave pourraient stimuler la photosynthèse de ces micro-organismes océaniques.

C’est la première fois qu’un lien direct est établi entre le volcanisme et la biologie planctonique, raconte Science ce 6 septembre (EN), en commentant des travaux parus le jour-même dans ses colonnes, sous la plume d’universitaires américains.

Le rôle stimulant du fer dans la croissance du plancton est connu depuis longtemps. Cela avait d’ailleurs, il y a une décennie (déjà!), des tentatives d’entrepreneurs peu scrupuleux qui imaginaient disperser du fer, pour doper le plancton et pomper du CO2, en espérant ensuite revendre des droits d’émission de ce gaz à des industriels (lire La fable du fer, du plancton et du pique-assiette ou retrouvez plusieurs articles sur ce sujet publiés dans ces colonnes).

Le 6 juin 2018, donc, le satellite Modis de la Nasa avait observé la hausse soudaine de la concentration en plancton du Pacifique, près du point d’injection dans l’océan de la lave du Kilauea. Rappelons que c’est un volcan effusif, qui libère des dizaines de mètre-cubes par seconde d’une lave très fluide, qui n’a guère de difficulté à trouver son chemin vers la mer. 

En deux semaines, le panache planctonique mesurait 150 kilomètres de long! Les chercheurs ont introduit un « colorant » virtuel dans un modèle océanique décrivant les courants et les vents près de Hawaii. Ils ont obtenu un panache ressemblant à celui dessiné par le plancton. Une semaine après que la lave ait cessé d’entrer dans la mer, le panache a disparu: un indice de plus sur l’hypothèse d’un lien entre la présence de lave et l’activité biologique dans les parages.

A l’époque, les chercheurs se sont dépêchés d’embarquer sur un navire océanographique, pour aller voir sur place ce qui se passait. L’eau dans le panache planctonique contenait des traces de certains métaux et terres rares, des nutriments inorganiques et des particules en suspension. Et surtout, la concentration était plutôt élevée en acide orthosilicique (H4SiO4, pour les intimes) —un nutriment clé dans l’océan—, de manganèse, de fer et de cobalt, dont la proportion relative était proche de celle déjà observée dans les laves du Kilauea.

Restait une inconnue. Pour provoquer de telles effusions planctoniques, il faut de l’azote, le plus souvent sous forme de nitrates. Il y en avait beaucoup dans l’eau, ont constaté les chercheurs, mais sans explication sur son origine, après avoir creusé toutes sortes de pistes. Il s’avère que ces nitrates sont remontés des profondeurs (~300 mètres) à l’occasion de courants ascendants créés par l’irruption de lave dans l’eau. 

Désormais, la boucle est bouclée, et la preuve est faite que la lave de volcans comme le Kilauea peut stimuler la vie des océans. Mais ce n’est pas une raison pour aller provoquer des éruptions au prétexte qu’il faut faire baisser la concentration de CO2 dans l’atmosphère en le pompant avec du plancton, hein?

Denis Delbecq

NB: A toutes fins utiles, quand un lien mentionné dans les articles d’Effets de Terre porte sur un document qui n’est pas en français (date >2018), il est suivi du code (ISO 639) de la langue.

Et si on reprenait le dialogue?

L'une des quatre piscines de la Hague, où le combustible usagé est parfois stocké plusieurs années avant d'être retraité. © Denis Delbecq
L’une des quatre piscines de la Hague, où le combustible usagé est parfois stocké plusieurs années avant d’être retraité. © Denis Delbecq

Voilà plusieurs années qu’Effets de Terre était silencieux. Pour tout un tas de raisons, dont la première était le manque de temps, englué que j’étais dans la chasse à la pige, avec des journaux plus friands de sciences dures que de sciences de l’environnement.

Depuis quelques semaines, j’ai rejoint France Inter et sa Terre au Carré, avec une équipe formidable que j’ai la chance d’animer sous la houlette de Mathieu Vidard, pour me consacrer à mes premières amours, l’écologie dans une vision transversale, scientifique mais aussi économique, politique et sociétale.

Le temps restera rare, tant ce projet est prenant, puisqu’il s’agit d’une émission quotidienne (en semaine, de 13h30 à 14h30). D’autant que continuerai à collaborer avec quelques journaux, pour assouvir ma soif d’écrire sur les sciences. Mais maintenant que je suis replongé l’essentiel de mon temps dans les aventures de notre planète, je reviendrai autant que possible dans ces colonnes pour développer des informations qui me tiennent à cœur. Pour les autres sujets, ou ceux que je n’ai pas le temps de creuser plus avant, il y a aussi mon fil Twitter.

A très vite!

Denis Delbecq

Un navire européen radioactif échoue dans un chantier poubelle du Bangladesh

Le Producer, sur une plage du Bangladesh © TV2

Le Producer, sur une plage du Bangladesh © TV2

«L’Europe exporte des déchets radioactifs au Bangladesh.» Derrière ce titre provocateur d’un communiqué de l’association française Robin des Bois, se cache une fois de plus la réalité des conditions de la déconstruction des navires, que l’ONG dénonce inlassablement, années après années, dans son nécessaire bulletin A la casse.

Il s’agit cette fois du Producer (ex-Dagmar Maersk et ex-North Sea Producer), un tanker de 227 mètres de long construit en 1984, puis reconverti en 1996 en navire de production et de stockage de pétrole offshore. Il était la propriété de l’armateur danois Maersk (1), qui l’exploitait sous pavillon de l’Ile de Man. Il avait été mis à la retraite en 2015 sur les bords de la Tees river, en Grande-Bretagne, ancré à un anneau du chantier d’Able UK, l’entreprise qui avait démantelé l’ex-porte-avions français Clémenceau au terme d’une rocambolesque histoire que j’avais couverte un temps pour Libération. C’est d’ailleurs sa dernière localisation officielle d’après le site Marine Traffic, qui n’en a plus de trace depuis le 15 mars 2016.

D’après la banque de données Equasis, le Producer était la propriété de Maersk jusqu’en 2013, et son transfert à North Sea Production, une joint-venture entre Maersk et la forme brésilienne Odebrecht, société basée à Londres. Le navire a enfin été revendu, en mai 2016, à Conquistador Partnership, une firme américaine, basée à Saint-Kitts-et-Nevis. Ou plus exactement domiciliée via une boite postale sur l’île de Nevis. C’est à ce moment-là qu’il a quitté la Grande-Bretagne, sous pavillon de complaisance (Saint-Kitts-et-Nevis), pour un chantier de démantèlement au Nigeria.

S’il est bien passé au large du pays africain, il ne s’y est pas arrêté. Après avoir refait une première fois le plein en Namibie, le remorqueur a fait route vers l’Asie, via le Cap de Bonne Espérance. Il a été retrouvé en août par des médias danois et l’ONG Danwatch (1), échoué sur la plage du chantier Janata Steel, près de Chittagong (Bangladesh). Un site réputé offrir parmi les pires conditions de sécurité pour les ouvriers chargé du démontage des coques. Les tôles sont découpées au chalumeau sans aucune protection respiratoire —pour prévenir l’inhalation de substances nocives comme l’amiante, très fréquente dans les épaves flottantes—, par des ouvriers souvent pieds-nus, en sandales ou en tongs.

Des conditions de travail dantesques pour un navire qui contient une substance particulièrement dangereuse: le Producer abrite en effet du radium, une substance qui s’y est accumulée dans les soutes à force d’années passées à remonter du pétrole. Ce dernier remonte souvent mêlé avec de l’eau notamment quand on en utiliser, sous pression, pour « stimuler » les puits. Une eau dans laquelle du radium est dissous. L’an dernier, les opérations d’une vieille plateforme pétrolière britannique avaient du être brièvement interrompues après un incident ayant légèrement contaminé six ouvriers. En France, les déchets d’exploitation du champ gazier de Lacq (Total) ont été confiés à l’ANDRA, l’agence national en charge du stockage déchets radioactifs.

Devant le soupçon de présence du radium dans les entrailles du Producer, le ministère de l’environnement du Bangladesh avait interrompu le chantier en novembre. Début juin, la Haute Cour de Justice du Bangladesh a ordonné aux autorités nucléaires du pays de procéder, sous dix semaines, à des analyses. Le Centre de l’énergie atomique a confirmé les premiers soupçons, a révélé Danwatch le 14 juin, expliquant qu’il y a du radium au delà des limites légales, mais sans plus de précision. Personne ne sait, du moins officiellement, combien de radium est présent dans les kilomètres de tuyaux du navire.

La Haute Cour devra déterminer les responsabilités des uns et des autres, notamment du gouvernement, mais aussi de l’ancien armateur Maersk. Ce dernier semble juridiquement hors d’atteinte au regard de la loi du pays, puisqu’il n’était plus propriétaire du navire au moment de son arrivée au Bangladesh. Selon un expert cité par Danwatch, l’armateur pourrait toutefois être considéré comme responsable au regard des conventions internationales, et en particulier la Convention de Hong Kong sur le démantèlement des navires.

Contacté dès août dernier par Danwatch, Maersk s’est immédiatement retranché derrière la vente du navire. «Nous n’y pouvons rien, a répondu Annette Stube, la directrice du développement durable de l’armateur, ajoutant que l’entreprise est «vraiment vraiment désolée de cette situation». Selon Shipbreaking Platform, une coalition d’ONG de défense de l’environnement, des droits humains et du droit du travail basée à Bruxelles, Conquistador Shipping n’aurait vraisemblablement servi que de prête-nom —le temps du dernier voyage du Producer— pour une transaction discrète entre North Sea Production —propriété à 50% de Maersk— et Global Marketing Systems, une firme spécialisée dans la revente des vieux navires aux chantiers de démantèlement (2).

Selon Maersk, l’acheteur de son navire avait été informé de la présence de radium, et avait garanti que le démantèlement se ferait dans un chantier respectant la convention de Hong Kong, mais n’a jamais transmis les documents en attestant à Maersk, et pour cause. Contrairement à l’Inde, dont les chantiers d’Alang ont énormément progressé, aucun site de déconstruction de navires du Bangladesh ne respecte cette convention qui de l’aveu de tous —même de certains armateurs— ne représente que le strict minimum en matière de protection des ouvriers. Selon les premiers éléments de l’enquête, le vendeur de l’épave n’a pas informé le Bangladesh de la présence de radium. Une coque comme celle du Producer se négocie autour de six millions de dollars, dont l’acier est ensuite revendu sur le marché local des matières premières d’occasion.

Selon le dernier bulletin A la casse de Robin des bois, sur les 76 navires construits en Europe qui étaient en cours de démantèlement au premier trimestre 2017, cinq seulement l’étaient dans des chantiers européens. Les conventions internationales exigent pourtant que les navires des pays de l’OCDE soient démantelés dans un pays de l’OCDE.

(1) Le journal Politiken, la chaine de télévision TV2, et l’ONG Danwatch.

(2) Selon Shipbreaking Platform, GMS aurait été impliqué en 2011, via un prête-nom panaméen, dans l’exportation illégale en Inde de deux ferries transmanche français, les Renoir et Cézanne, de la compagnie Sea France, liquidée en 2012.

La pollution au plomb, une longue histoire

Le carburant des avions reste une source de rejet de plomb dans l'atmosphère

Le carburant des avions reste une source de rejet de plomb dans l’atmosphère

Il y a deux mille ans, l’air européen était déjà bien chargé en plomb, plus même qu’aujourd’hui. C’est ce que montre l’étude d’une carotte glaciaire prélevée dans un glacier alpin à la frontière italo-suisse. Une confirmation que l’impact des humains sur l’environnement n’a pas attendu le XIXe siècle et la Révolution industrielle.

La quantité de plomb présent à l’état naturel dans l’air est proche de zéro, soulignent les auteurs d’un papier passionnant publié par GeoHealth, l’une des revues de l’American Geophysical Union, la plus grosse société de géophysique. Le groupe de chercheurs conduit par l’historien américain Alexander More (Harvard) a analysé une carotte de glace prélevée à 4450 mètres d’altitude dans les Alpes, qui témoigne de la contamination de l’air du continent européen par les mines et les fonderies de plomb. Un métal particulièrement toxique qui n’a pas du aider nos ancêtres à vivre en pleine santé.

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Concentration de plomb dans une carotte de glace couvrant les années 1 à 2007

L’étude de cette carotte à très haute résolution montre que dès le premier siècle de notre ère, le plomb était déjà relativement concentré dans l’atmosphère, avec une moyenne d’environ 200 ng/l (de glace), et des pics atteignant dix fois plus, jusqu’au XVIIIe siècle. Puis la concentration s’est envolée avec la Révolution industrielle, avant de culminer dans les années 1970 (plus de 10 000 ng/l) et de redescendre à quelques dizaines de nanogrammes par litre ensuite, grâce aux efforts pour réduire l’usage du plomb.

Ces travaux pointent aussi l’impact d’un événement sanitaire survenu entre 1349 et 1353 sur l’activité humaine: lors de l’épidémie de peste noire, l’air a pratiquement retrouvé sa virginité en matière de plomb, avec une concentration inférieure au nanogrammes/litre! Il faut dire que cette épidémie a probablement tué de 25% à 50% de la population du vieux continent.

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Détail laissant apparaître l’épidémie de peste noire et la réduction de l’activité minière

 Un autre événement soudain, moins marqué que le précédent, s’est produit vers 1460. Selon les auteurs, il s’agirait d’une forte baisse d’activité des mines de plomb britanniques liée à des épidémies locales ainsi qu’à un ralentissement économique.

Outre son fort intérêt historique, cette étude doit nous inciter à revoir notre politique en matière de contamination de l’air au plomb. Alors que la baisse spectaculaire de cette pollution depuis quarante ans pourrait laisser croire qu’on a atteint un « minimum naturel », ces travaux montrent qu’il n’en est rien, affirment les chercheurs, qui préconisent la révision de nos normes.

Aujourd’hui, du plomb est toujours rejeté dans l’atmosphère par les carburants d’avions, les incinérateurs de déchets, ou les usines de batteries automobiles. Et bien sûr, les centrales à charbon, —n’en déplaise à Donald et à Angela Merkel— qui sont aussi la première source de pollution au mercure, un produit super sympa pour notre santé.

Le retrait de Trump, une chance pour l’Europe

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Ville fantôme en Californie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’accord de Paris était pipé dès le départ. En évitant soigneusement toute contrainte et toute pénalité, les signataires se sont donné la possibilité de revenir en arrière à tout instant. Ce texte n’est qu’une collection de déclarations d’intentions que rien n’empêchera de rester lettre morte. Et la question —vitale— du financement au Sud a été repoussée à la COP24 qui, ironie de l’histoire, se tiendra en Pologne, le pays qui oppose le plus de résistance à la politique climatique de l’UE

Paradoxalement, la décision de Donald Trump risque fort de se transformer en bonne nouvelle. D’abord parce qu’elle conduira nécessairement à l’émergence d’un axe Europe-Chine. On l’a vu avec le sommet qui a rassemblé les deux grandes puissances cette semaine à Bruxelles. Toutes deux disposent à la fois de la capacité d’innovation et de la force de frappe industrielle pour amplifier la pénétration des technologies propres dans l’économie mondiale.

Car ne nous y Trumpons pas. Ce n’est pas avec des engagements politiques flous, insuffisants, et susceptibles d’être reniés à tout instant que l’on pourra réduire nos émissions de gaz à effet de serre et éviter un réchauffement insupportable. C’est en imaginant des innovations plus propres, plus respectueuses de notre vie et de celle des autres. C’est en consommant moins aussi, car sans réduction de nos dépenses, énergétiques notamment, on ne parviendra à rien. Et c’est en mobilisant les citoyens, et en accompagnant les plus démunis, que l’on verra ces technologies remplacer celles de l’ancien monde, défendu par Trump, dans lequel même les héritiers des sept sœurs ne se reconnaissent plus.

La défection américaine est une opportunité, à condition de la saisir. Car elle laisse le champ libre aux autres puissances économiques pour développer une économie plus verte qui, rappelons-le, est à la fois génératrice d’emplois et d’économies. Trump ne veut plus limiter la consommation des bagnoles? Qu’importe. Poursuivons, innovons, et donnons la place qu’elle mérite à la voiture électrique, partagée de préférence. Trump veut relancer le charbon? La belle affaire, personne n’en veut plus, pas même les utilities américaines qui se sont massivement tournées vers le gaz. N’en déplaise au guignol qui occupe la Maison-Blanche, l’industrie du charbon américaine appartient au passé. Comme l’expliquait récemment le New York Times, ses effectifs ont fondu de 242 000 à moins de 100 000 entre 1982 et 2015. Et la mécanisation et la robotisation engagés il y a trois décennies continueront de multiplier la productivité —elle a triplé depuis les années 1980— et pourraient, selon des études mentionnées par le New York Times, réduire encore les effectifs charbonniers américains de 40% à 80%.

Alors Chiche. Transformons les bon mots en actions —excellent, au demeurant, le #makeOurPlanetGreatAgain de notre président—. Formons les bonnes volontés. Lançons un grand plan d’économie d’énergie dans le bâtiment et de développement du solaire thermique, luttons contre la précarité énergétique, combattons l’obsolescence programmée. Développons les mode de déplacements alternatifs, notamment pour le transport des marchandises, favorisons une agriculture respectueuse. Détournons les milliards d’une énergie nucléaire en perte de rentabilité pour engager une vraie transition écologique, pas l’ersatz inapplicable voté lors de la mandature précédente. Et levons, avec nos amis européens et pourquoi pas chinois, des barrières douanières sur le carbone, pour en faire grimper le prix, accélérer le recours aux technologies vertes, et faire revenir l’Amérique à la raison.

Alors messieurs Macron, Hulot et consorts. Il ne tient qu’à vous de remettre notre pays dans la course, de remotiver nos partenaires européens, et de nouer une alliance solide et respectueuse de chacun avec les puissances asiatiques, notamment pour aider l’Afrique à produire l’énergie qui lui manque.

Climat, l’urgence d’aller vous procurer le Monde Hors-Série

Climat l'urgence

© Le Monde

En ces temps particulièrement troublés, il faut continuer à avancer, rire et construire, sans oublier tous ceux qui souffrent dans leur chair, en France bien sûr, mais aussi sur les multiples terrains de conflits. Et malgré toute cette horreur, il est plus important que jamais de ne pas oublier qu’un énorme dossier est déposé sur la table de la communauté internationale, qui doit se réunir pour la COP21: comment agir pour préserver notre climat, dont le réchauffement ne manquera pas, d’ailleurs, de susciter des troubles sur notre planète, terrorisme compris.

Dans ce contexte difficile, Le Monde publie un numéro hors-série de 100 pages, dont j’ai été l’un des artisans et des auteurs. Un numéro nécessaire pour qui veut comprendre ce qu’est le dérèglement climatique, comment on l’observe, et esquisser des pistes pour le contrecarrer.

Orné d’une magnifique couverture, inspirée d’un dessin du chinois de Taiwan Leo Chun-Liang Lin, ce numéro formidablement illustré contient, entre autres, de passionnants reportages réalisés par les collaborateurs du Monde, des points de vue de tous horizons, notamment le sociologue Bruno Latour et un groupe interdisciplinaire de chercheurs, qui comprend notamment des climatologues (Olivier Boucher, Hervé Le Treut, David Salas y Mélia, etc.).

J’y signe ou co-signe de nombreux textes sur les modèles climatiques, le constat du réchauffement, le rôle du nucléaire dans la lutte contre le réchauffement, les énergies renouvelables, le mirage du protocole de Kyoto, ainsi qu’une interview —avec Stéphane Foucart— du bouillonnant philosophe Dominique Bourg. Bref, un numéro à ne pas manquer à quelques semaines de l’ouverture de la COP21 dans ce triste contexte.

Pour découvrir le sommaire, c’est ici!

Remerciements à Alain Abellard, Claudine Carroue, Mélina Bourgoin, Elise Pailloncy, Jochen Gerner, Stéphane Foucart, Sophie Landrin, aux infographistes du Monde et à tous les autres participants de cette belle aventure!

Mer de plastique, laquelle est la plus polluée?

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En décembre et février dernier, deux papiers importants ont paru dans la littérature scientifique, qui tentent de mieux cerner la question du plastique qui flotte dans les océans, le plus souvent sous forme de minuscules particules.

Cette semaine, j’étais en Suisse, à Berne, à l’occasion d’un séminaire sur la visualisation de la science organisé par l’Association des journalistes scientifiques suisses, présidée par Olivier Dessibourg, du Temps. J’y avais été invité avec mon complice Jean-Marie Lagnel, Directeur artistique et fondateur de Studio V2, pour évoquer notre travail commun pour le site internet d’Arte: des infographies et datavisuflisations sur toutes sortes de sujets, de la science dure à la démographie, en passant par l’économie, la pollution etc.

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Lors du séminaire, la quarantaine de participants s’est essayée aux travaux pratiques: nous devions créer un poster en 45 minutes à partir des données sur la pollution des océans au plastique publiées en décembre dernier dans PLoS One et en février dans Science.

Cette première représentation est tirée des données du groupe de Markus Eriksen, qui a compilé les observations de 24 expéditions dans les océans de la planète. Il s’agit d’une estimation de la masse de déchets plastiques, océan par océan (Les données plus détaillées montrent qu’environ 70% de cette masse provient de macro-déchets de plus de 20 cm). On constate que le Pacifique Nord, baigné par d’immenses bassins de population comme la Chine et les Etats-Unis, est de loin le premier réservoir à déchets plastiques flottants. En étudiant les données de l’article dans Science du groupe de Jambeck, on observe que —s’il y a un grand désaccord sur les tonnages— ce sont bien des pays comme la Chine qui rejettent le plus de déchets dans les océans.

Découvrez nos Dataviz

Quelques exemples du travail réalisé avec Jean-Marie Lagnel et Studio V2 pour le site internet d’ARTE.

 

Internet, un gouffre à énergie 

Dechets nucléaires immergés 

L’ADN c’est quoi? 

Les chiffres de la PAC 

Au Pole Nord, les appétits se réveillent 

France-Allemagne, la démographie aura raison 

Clonez votre mammouth 

Cap sur Mars 

 

A la première lecture du tableau de données de Markus Eriksen, avant même de savoir ce que nous aurions à faire comme TP au cours de cet atelier, les données concernant la Méditerranée sautaient aux yeux: quatre fois moins de déchets que le Pacifique Nord seulement, alors que cette mer est un confetti à l’échelle des grands océans. Nous sommes donc tombés d’accord avec Jean-Marie, pour creuser ce sujet.

Pendant que mon acolyte commençait à réfléchir au meilleur moyen de représenter ce type de données, avec une très forte contrainte de temps, j’ai donc fouillé le réseau à la recherche des surfaces des océans. A ma grande surprise, ce n’était pas si facile, car il existe très peu de références au découpage nord-sud des océans Atlantique et Pacifique. Une fois trouvées ces superficies, une simple division conduit à la représentation ci-dessous, qui donne une toute autre image de la situation.

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La comparaison des deux « Dataviz » est très spectaculaire et montre combien les choix opérés pour une visualisation de données conduisent à des résultats différents. La première, associée aux données sur les rejets par pays, montre très clairement que ce sont les pays pauvres et émergents qui bordent le Pacifique qui sont à l’origine de ce qu’on décrit à tort comme une mer —parfois même un continent— de plastique. Et la seconde rappelle à quel point la Mer Méditerranée est dans une situation alarmante en matière de pollution au plastique. La lecture des données plus détaillées du papier d’Eriksen le confirme: le poids des plus fines particules (entre 1/3 et 1 mm) représente 6% du total en Méditerranée, contre 2% dans le Pacifique Nord. Si on effectue la comparaison pour l’ensemble des petites particules (entre 1/3 et 5 mm), les plus vicieuses pour la faune aquatique, la différence est encore plus marquée: elles pèsent 29% du total de plastique en Méditerranée, contre 12,5% dans le Nord Pacifique!

N.B. J’en profite pour vous annoncer qu’après un temps trop long de sommeil, le blog Effets de Terre va se réveiller! Occupé depuis deux ans à surmonter la crise alimentaire que vivent les pigistes, et à développer mes logiciels Qwaz pour journalistes que j’ai désormais lancé, je vous avais négligés. Promis, je reviens vers vous très vite!