Durban accouche d’une souris, et alors?

© D.Dq

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A Bruxelles, on a toujours le sens de la formule. L’accord arraché in extremis à Durban sur le climat serait donc une «percée historique». Les ONG et de nombreux pays du Sud crient au loup, accusant les pays riches de se moquer du reste du monde. Ce matin, on ne peut que sourire à la vue du message qui s’affichait encore sur le site de la convention climatique de l’ONU, quand on clique sur la rubrique Decision: «Il n’y a pour le moment pas de décisions pour cette conférence, elles seront prochainement mises en ligne. Dans certains cas, aucune décision n’est disponible.»

Début octobre, j’avais rencontré Serge Lepeltier, l’ambassadeur français en charge des négociations climatiques, pour un portrait à paraître dans Terra Eco (1). L’ancien ministre de l’écologie m’avait expliqué l’objectif que l’Union européenne cherchait à atteindre à l’issue de la conférence de Durban: mettre en place le «Fond climat» destiné à aider les pays du sud et donner un mandat à l’ONU en vue «d’obtenir à terme un accord global et juridiquement contraignant sur les émissions de gaz à effet de serre». Ces conditions remplies, alors l’Europe aurait annoncé la poursuite du protocole de Kyoto au delà de 2012. Si on s’en tient là, l’UE aurait donc atteint ses objectifs. Lepeltier doit être content.

Deux mois et des dizaines de milliers de tonnes de gaz à effet de serre plus tard, la conférence de l’ONU a accouché d’un texte, après 36 heures de prolongations. D’ailleurs, c’est à se demander combien des 190 délégations étaient réellement là pendant l’épilogue marathonien, alors que beaucoup n’avaient pas les moyens de s’offrir un changement de billet d’avion. Mais passons, pour regarder ce qu’il ressort de la discussion…

Le Fonds climat? Il reste une coquille vide, deux ans après son adoption de principe à Copenhague: à peine quelques millions ont été promis, alors que ce fonds doit en principe atteindre 100 milliards de dollars par an dès 2020. L’accord confiant un mandat à l’ONU? En fait de percée, il s’agit plutôt d’une baudruche percée… puisque la seule vraie décision immédiate est de créer une commission… qui va réfléchir à comment aborder la négociation d’un texte qui sera discuté en 2015 pour entrer en vigueur en 2020. Quand on pense qu’il a fallu 36 heures de palabres pour en arriver là… Enfin, le protocole de Kyoto est prolongé sans être modifié. Que dit le protocole de Kyoto? Il fixe des objectifs de réduction aux pays riches signataires de réduction d’émissions entre 1990 et 2012. On fait comment en 2013? Ah un détail, il n’y aura guère que l’Europe qui poursuivra à appliquer ce protocole au stade de soins palliatifs: Russie, Canada, Japon s’en sont déjà exemptés…

C’est devenue une véritable manie. Plutôt que de se poser la bonne question —ce type de négociations a-t-il encore un sens?— et de l’assumer en acceptant de repartir sans accord, on accouche d’un texte à peu près vide de toute substance. Et pourtant, le processus est mort-né et le restera longtemps pour une raison très simple: les occidentaux —qui sont responsables de la majeure partie des émissions historiques de CO2 (2)— viennent donner des leçons aux pays émergents. «Comme si on avait bouffé les trois-quarts du gâteau et qu’on exigeait de partager la dernière part», me disait un ancien négociateur français vendredi. De fait, aucune discussion efficace ne sera possible tant que les grands pays émergents n’auront pas vu leur PIB grimper suffisamment, autrement dit dans une vingtaine d’années au moins. Quand aux autres pays, les petits et les faibles, tout le monde s’en fout. Autant les occidentaux que les grandes puissances de demain. Comme le montrait encore un rapport de l’AIE, ce sont 20 millions de personnes qui ont pu obtenir, en 2009, un accès minimal à l’énergie. Soit moins que l’accroissement de la population dans les régions du monde où les gosses ne peuvent même pas faire leurs devoirs, faute de lumière.

Finalement, il n’y a plus qu’à cesser d’organiser ces grandes messes qui sont progressivement devenues, pour certaines entreprises et ONG, un lieu obligé de Public relations tout comme les loges de luxe de Roland-Garros ou du Stade de France. Ce serait autant de gaz à effet de serre évités. Et puis on peut aussi rêver que l’Allemagne serve de guide en réussissant son pari fou de sortir du nucléaire tout en se débarrassant du charbon. Vous voyez à quel niveau d’espoir on en est rendu…

(1) Edition de décembre, toujours en vente.
(2) Citons notamment ces calculs de James Hansen, climatologue à la Nasa, qui avait montré qu’un britannique vivant aujourd’hui pèse 320 tonnes de CO2, si l’on prend en compte ses ancêtres, contre 300 tonnes pour un Etatsunien, 25 tonnes pour un Chinois et 10 tonnes pour un Indien…

Le monde, usine à fabriquer des pauvres

Développement? Quel développement? Le dernier rapport de la Commission des Nations-Unis pour le commerce et le développement (CNUCED) dresse un bilan très noir de ces quarante dernières années. Le nombre de pays très pauvres a doublé, et le nombre d’humains qui vivent sous le seuil de pauvreté a doublé, mais en seulement trente ans.

La bonne nouvelle, c’est que les pays les moins avancés (PMA) ont un peu mieux résisté que prévu à la crise économique de ces dernières années. La mauvaise, c’est que leur situation est nettement pire qu’il y a quarante ans. Pendant les années de forte croissance économique (7% en moyenne annuelle dans les PMA entre 2002-2007), le nombre de personnes qui vivent dans une extrême pauvreté a… grimpé de 3 millions par an. Elles étaient 421 millions en 2007 (soit la moitié de la population des pays les plus pauvres), deux fois plus qu’en 1980.

Pendant les années d’expansion, la dépendance des pays les plus pauvres en produits de base, notamment alimentaires, s’est accrue. En 2002, ils importaient pour 7,6 milliards de dollars US de nourriture. En 2008, la facture a grimpé à 24,8 milliards (et la FAO est pessimiste pour 2011, annonçant de fortes hausses, notamment pour les céréales). Et les exportations —de plus en plus dépendantes des cours des matières premières— souffrent particulièrement de la crise: en 2009, elles ont chuté de 29%, et le PIB par habitant a baissé dans 19 des 42 pays les moins avancées l’an dernier! Et 27 PMA ont connu un processus de désindustrialisation entre 2000 et 2008. Au passage, notons que les PMA ont subi cinq fois plus d’événements météorologiques extrêmes en 2000-2010 qu’en 1970-1979… Vous savez, le réchauffement climatique dont tout le monde se moque.

En 2000, la communauté internationale, réunie au sein de l’ONU, s’était engagée à se mobiliser sur huit «objectifs du millénaire» d’ici 2015, dont la réduction de moitié des populations qui vivent dans une extrême pauvreté. C’est raté, seuls les progrès en matière d’éducation sont importants. L’accès à une eau potable n’a pas évolué non plus dans les PMA. D’ailleurs, peu de choses ont changé depuis 2000… Il faut dire que les pays occidentaux sont particulièrement hypocrites sur le sujet. A commencer par l’Union Européenne qui, contrairement à ses engagements l’an dernier, a prélevé dans son Aide publique au développement, pour financer des programmes d’adaptation climatique dans les pays pauvres. Laquelle aide publique atteint 0,09% du PIB des pays riches (contre 0,05% en 2000)… alors que ces derniers s’étaient engagés à faire grimper leur aide publique aux PMA à au moins 0,15% de leur PIB. Il a manqué 23 des 60 milliards prévus pour 2000-2008 pour les pays les plus pauvres. Mais loin d’accuser les pays riches, les experts de la CNUCED soulignent le peu de progrès réalisés par les PMA, et notamment le manque d’action des Etats. L’organisation onusienne préconise un large ensemble de mesures pour relancer les aspects économiques des objectifs du millénaire, et notamment l’adoption de mesures de taxation pour éviter la spéculation sur les produits de base. Un long résumé du rapport est disponible en français.

Repères

La Liste des pays les moins avancés, selon le rapport 2010 de la Cnuced.

Afghanistan, Angola, Bengladesh, Bénin, Bhoutan, Burkina Faso, Burundi, Camboddge, Centrafrique, Tchad, Comores, RDC, Djibouti, Guinée équatoriale, Erythrée, Ethiopie, Gambie, Guiné, Guineé Bissau, Haiti, Kiribati, Laos, Lesotho, Liberia, Madagascar, Malawi, Maldives, Mali, Mauritanie, Mozambique, Myanmar, Népal, Niger, Rwanda, Samoa, Sao Tome et Principe, Sénégal, Sierra Leone, Iles Solomon, Somalie, Soudan, Timor, Togo, Tuvalu, Ouganda, tanzanie, Vanuatu, Yemen et Zambie.

Deux pays sont «récemment» sortis de cette liste: le Botswana en 1994, et le Cap Vert en 2007. La Guinée Equatoriale devrait en sortir après un vote en Assemblée générale de l’ONU. Les îles Samoa ont tellement souffert du tsunami que leur statut de PMA a été prolongé jusqu’en 2014. Les Maldives ne profiteront plus de ce statut dès le premier janvier prochain.

Critère d’appartenance à cette liste

• un produit intérieur brut par habitant inférieur à 905 dollars par an (680 euros)
• un critère de fragilité humaine, basé sur l’indice de développement humain calculé, entre autres à partir de chiffres sur la manutrition, le taux de scolarisation dans le secondaire, le taux d’alphabétisation, etc.
• un critère de vulnérabilité économique, calculé à partir de l’instabilité de la production agricole, taux de population sans logement pour cause de catastrophes naturelles, instabilité des exportations, éloignement des circuits commerciaux, etc.

Plus de gouvernance, pour un Giec plus fort

© Denis Delbecq

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Il y a de la réforme dans l’air! C’est bien la conclusion à laquelle sont parvenus les sages choisis par le Conseil interacadémique —qui regroupe la majorité des académies des sciences de la planète—. Il est urgent de revoir en profondeur le fonctionnement du GIEC, le groupe d’experts sur le climat. Le rapport de l’IAC a été rendu public lundi, après plusieurs mois d’enquête sur l’organisation onusienne. Un rapport d’évaluation qui a lui même été évalué par un panel de douze personnalités scientifiques de premier plan, avant d’être rendu public, sous le regard de deux réviseurs chargés de vérifier que les procédures académiques ont bien été respectées.

Ce luxe de précautions était nécessaire, pour que personne ne discute les conclusions de l’IAC, qui sont désormais dans les mains des grandes organisations fondatrices du Giec, comme l’ONU ou l’Organisation météorologique mondiale. Le rapport sera discuté cet automne, lors de la 32e sessions plénière du Giec.

Ce devrait être un grand chambardement pourrait-on dire, car l’IAC n’y est pas allé avec le dos de la cuiller. Mais attention, les détracteurs du Giec en seront pour leurs frais, car tout ce que proposent les sages est un renforcement de l’organisme, dont les conclusions sur le climat et son évolution n’ont pas été remises en cause. Bref, c’est de plus de Giec qu’il nous faut, estiment les auteurs.

De l’art de gouverner une institution

Il faudra d’abord revoir la gouvernance, propose l’IAC, qui demande que les principales figures du Giec (président, vice-présidents…) ne restent en place que le temps d’un rapport (le prochain est prévu pour 2013/2014). Au passage, l’IAC demandent que des critères de sélection soient établis pour ces fonctions, ainsi que pour les auteurs principaux des rapports.

De plus, l’IAC réclame la mise en place d’une politique claire et rigoureuse en termes de conflits d’intérêts, pour que l’ensemble des acteurs principaux du Giec soient inattaquables. Sont visés évidemment la plupart des postes de responsabilités (et les auteurs principaux). Non que les activités de leurs occupants actuels aient pu être critiquées, mais pour que des règles claires s’appliquent à tous. On notera la mention spéciale réservée par les sages de l’IAC au «Chairman du Giec», mentionné es-qualité. Rajendra Pachauri, qui a poursuivi ses activités de conseil et de participation à des conseils d’administration dans le privé, bien qu’il n’en a pas tiré de profit personnel. L’intéressé à fait savoir qu’il s’en remettrait au Giec quand à son avenir dans l’institution. Mais il est probable —et hautement préférable— qu’il quitte la présidence du Giec cet automne. Car personne ne comprendrait qu’une personnalité à ce point héritière du passé ne soit chargée de préparer l’avenir de l’institution.

Sur le chapitre de la gouvernance, l’IAC propose aussi de créer une structure exécutive à la tête du Giec, de douze personnes, qui serait chargée du bon fonctionnement de l’institution, et de communiquer en son nom. Petite parenthèse: c’est marrant ce nombre douze qui revient partout. Douze sages, douze réviseurs, douze membres au comité exécutif… Quelqu’un sait d’où vient cette tradition? Au passage, l’IAC demande fermement que les personnalités qui s’expriment au nom du Giec ne sortent pas de leur rôle d’observateur de la science pour donner la direction à suivre. Une pierre, un rocher dirais-je, de plus dans le jardin de Pachauri, qui ne s’est pas gêné pour dire sa manière de lutter contre le réchauffement.

Enfin, l’IAC demande au Giec de revoir la manière dont le fameux résumé à l’intention des décideurs politique est réalisé. Car aujourd’hui, c’est une âpre bataille où chaque phrase, chaque mot, chaque virgule sont discutés par des conseillers —politiques— des gouvernements. L’IAC demande que le poids des scientifiques dans ces débats soit renforcé, et que la place du politique soit amoindrie… On leur souhaite bon courage.

De l’art d’écouter ses détracteurs

Lors de la rédaction de ses rapports, le Giec devrait revoir la manière dont il prend en compte les remarques des uns et des autres. Et là, ce n’est pas simple puisqu’elles étaient des dizaines de milliers dans la préparation de l’édition de 2007. Aussi l’IAC propose de mieux les prendre en compte, pour s’assurer qu’elles reçoivent le traitement qu’elles méritent. Il y aurait deux types de remarques, d’un côté celles qui posent des questions sur le fond demandent une étude et une réponse détaillées, et de l’autre les questions subalternes. Les auteurs principaux devraient étayer leurs conclusions, et démontrer qu’ils ont tenu compte avec soin des remarques faites à leur travail. Enfin, les données utilisées doivent être largement accessibles, de manière à permettre à n’importe quel chercheur d’en évaluer la qualité.

De l’art d’évoquer les incertitudes

Là, il y a deux poids deux mesures. Et le mode de fonctionnement du groupe I, qui dresse l’état des connaissances sur le climat, n’est pas sur la sellette. Logique d’ailleurs puisque c’est fait de manière si carrée, et avec de solides arguments, que personne sérieusement ne conteste ce volet du travail du Giec. Pas même les négateurs, qui préfèrent se focaliser sur les talons d’Achille, les groupes II (vulnérabilités et impacts) et III (adaptation au climat). L’IAC a donc consacré ses efforts à ces deux volets, en rappelant qu’un certain nombres d’affirmations n’étaient pas étayées par des faits solides, et auraient donc dû être tempérées dans leurs conclusions, et flanquées d’une évaluation de leur probabilité, comme le fait le groupe I. Bref, chaque affirmation devrait être accompagnée d’un indice de confiance dans les données qui permettent de l’établir, étayée par une probabilité chiffrée partout où c’est possible. Ensuite, et c’est un point important, l’usage de littérature grise (des travaux non validés par un comité de lecture scientifique) devrait être clarifié par un code de procédure qui n’existait pas jusqu’à présent. Et enfin, toutes les évaluations à caractères régionales devraient être conduites non seulement par des experts originaires de ces régions, mais aussi par des scientifiques vivant ailleurs, mais dont l’expertise est reconnue.

Voilà, très résumées, les principales préconisations des sages, définies après avoir entendu (ou lu) plus de quatre cents personnes. Dont un certain Claude Allègre, et son alter égo américain Roger Pielke… On attend avec impatience d’entendre leur commentaire sur l’évaluateur évalué.

Pachauri, pas malin, mais pas filou

Rajendra Pachauri ne s’est pas rendu coupable d’enrichissement personnel. Très critiqué pour ses prestations privées, le patron du groupe d’experts de l’ONU sur le climat a été blanchi par un audit de ses comptes personnels. En décembre dernier, en plein climategate le Sunday Times s’en était pris à Pachauri, l’accusant de profiter de sa position à l’ONU pour se remplir les poches, à coup de contrats de conseil. La firme KPMG s’est donc penchée sur les comptes de Pachauri, ainsi que sur ceux du Teri, l’organisme qu’il dirige en Inde. Un audit réclamé par Pachauri lui-même et le Teri.

Après avoir passé au crible ses deux comptes en banque, ses déclarations de revenus, les contrats des prestations qu’il a réalisé, et la comptabilité du Teri, pour y déceler d’éventuels paiements et remboursements de frais inconsidérés, KMPG relève que les activités de conseil ont été facturées au profit du Teri et non de Pachauri lui-même. On apprend qu’il a conseillé la Deutsche Bank, Véolia, le Crédit Suisse et même EDF.

Tout cela n’enlèvera pas les nombreuses gaffes de Pachauri, et la manière catastrophique dont il a géré les attaques contre le Giec, dont la plupart était bidons. Cela n’enlèvera pas aussi cette calamiteuses soirée de lancement de son livre autobiographique financé par un pétrolier. Mais au moins, l’homme ne profite pas de sa position pour s’en mettre plein les fouilles. Le Sunday Times a dait ses excuses, c’est bien la moindre des chances.

L’Arabie saoudite n’aime pas les blagues potaches

On ne badine pas avec l’Arabie Saoudite. Le royaume a demandé le bannissement du WWF et d’Oxfam de tout sommet onusien sur le climat, pendant cinq ans, raconte le Guardian. Leur crime, ou plutôt celui d’un trio de militants agités? Avoir cassé la plaque « Arabie Saoudite » qui trône devant le siège du représentant de l’Arabie Saoudite, pendant le sommet climatique de Bonn, en juin. Ils l’avaient volé, brisée et photographiée , et les morceaux dans des toilettes, avant de distribuer des tracts avec l’image. Une manière pour eux de protester contre la position du royaume pétrolier sur la question du climat.

Les responsables des deux ONG ont présenté leurs excuses. Selon le Guardian, les militants ont quitté ces ONG depuis. A Bonn, les représentants condamnent leur geste ou revendiquent le droit à la liberté d’expression. La nouvelle patronne de la convention climat de l’ONU (UNFCC) a tranché: le principal criminel est banni à vie, tandis que les deux autres sont interdits de sommet jusqu’à la fin de l’année. Mon petit doigt me dit qu’ils ne vont pas manquer grand chose…

Douze éminences pour tordre le cou aux idées reçues

Une sacré brochette. Le conseil Interacadémies (IAC) a annoncé lundi la liste des douze personnalités chargées d’étudier les méthodes de travail du Giec, le groupe d’experts de l’ONU sur le climat. Le Comité sera présidé par l’économiste Harold Shapiro, ancien président de la Princeton University. Une première réunion est prévue le 14 mai à Amsterdam, au siège de l’IAC, qui regroupe la plupart des académies des sciences de la planète. Le rapport, qui sera soumis à un processus de peer review sera remis à l’IAC le 30 août prochain.

Shapiro sera secondé par la sud-africaine Roseanne Diab, une spécialiste des sciences de l’atmosphère. On trouve aussi le physicien brésilien Carlos Henrique de Brito Cruz, spécialiste des lasers. Ainsi que l’économiste Maureen Cropper, qui travaille notamment sur l’efficacité énergétique en Inde, l’écologue chinois Jingyun Fang, l’ancienne patronne de la recherche à la FAO Louise Fresco (Pays-Bas), le météorologue et climatologue nippo-américain Syukuro Manabe, le chimiste indien Giverdhan Mehta, le Nobel de chimie José Mario Molina Pasquel Henriquez (Mexique, USA); le britannique Peter William, vice-président de la Royal Society; le chimiste allemand Ernst-Ludwig WINNACKER, qui a notamment présidé le conseil européen de la recherche; et enfin le malaysien Abdul Hamid Zakri, qui a notamment co-dirigé le Millenium Ecosystem Assessment.

La composition de cette équipe démontre bien la manière dont l’IAC entend répondre à la demande de l’ONU. En choisissant des scientifiques réputés, qui travaillent pour l’essentiel dans des domaines sans rapport direct avec la climatologie, l’organisme se concentre donc sur les méthodes de travail du Giec, le choix et la formation de ses membres, et sa politique de communication. Ceux qui espéraient un comité chargé de démanteler la science climatique en seront pour leurs frais. N’en déplaise à Claude Allègre, les bases scientifiques du rapport du GIEC sont solides. Reste pour l’ONU à renforcer les procédures et la relecture de ses documents pour éviter les erreurs regrettables —mais qui ne portent pas sur les fondements scientifiques du réchauffement— qui s’étaient glissées dans l’un des chapitres du rapport de 2007. Allez, on parie. Combien de temps faudra-t-il pour qu’un climatosceptique de service ne cherche de poux dans la tête du Comité de l’IAC?

Sarkozy veut imposer son calendrier à l’ONU

[Confidentiel] Ah, toujours aussi impayable le petit Nicolas. Un coup notre lider maximo verde exprime sa lassitude vis à vis des questions d’environnement et flingue ce qu’il reste du Grenelle, et d’un autre, il œuvre discrètement pour se remettre en selle sur cette question qui fâche tant sa majorité. Lire la suite

Les académies des sciences se penchent sur le Giec

© Denis DelbecqOn en sait donc un peu plus sur le processus engagé par l’ONU pour évaluer la manière dont travaille le Giec, son groupe d’experts sur le climat. Le secrétaire général de l’ONU, Ban ki Moon a annoncé mercredi qu’il a confié cette mission au Conseil interacadémies (IAC), une organisation qui fédère dix-huit académies et fédérations d’académies des sciences dans le monde (1). l’IAC va mettre sur pied un comité de scientifiques, choisis pour leurs compétences dans les domaines concernés par les travaux du Giec, et rendra ses conclusions et recommandations en août, pour que le rapport puisse être approuvé lors de la réunion du Giec prévue en octobre.

Que les choses soient claires. Il n’est pas question dans ce processus d’évaluer la teneur scientifique des rapports du Giec, et notamment du plus récent, AR4, publié en 2007 (2). L’évaluation portera sur les méthodes de l’organisation onusienne, avec dans l’idée de préparer un rapport détaillé qui proposera des recommandations pour améliorer le fonctionnement du Giec ainsi qu’un plan pour les mettre en œuvre.

Que comprendre de cette annonce? Que l’ONU a entendu le message adressé par certains gouvernements, inquiets de constater un risque grandissant de rejet du Giec. On imagine mal que le Comité puisse conclure à la nécessité de supprimer purement et simplement le Giec: la manière dont l’ONU engage le processus laisse penser que l’organisation —et bien évidemment ses états-membres— estiment nécessaire d’améliorer la crédibilité du Giec, en conservant son caractère supra-national. Rappelons d’ailleurs que le bureau de l’organisation est composé en majorité de scientifiques de pays du Sud, démentant de manière implacable les accusations d’une « machine de guerre occidentale contre le reste du monde » portée par certains, à commencer par Claude Allègre.

Bien évidemment, ce choix d’analyser en profondeur le fonctionnement du Giec et de le reformer ne satisfera pas ceux qui demandent tout simplement sa suppression. Mais si on le supprime, par quoi le remplacer? Peut-être faut-il découpler les différents rapports, et mieux séparer celui du groupe I du Giec, qui dresse l’état des connaissances scientifiques sur l’évolution du climat et les projections des climatologues, des autres (Groupe 2: impacts, adaptation et vulnérabilité – Groupe 3: Lutte contre le réchauffement et enfin le résumé à l’intention des décideurs). Voire de découpler totalement la science du climat de ses interactions avec la politique (qui ne sont pas si fortes que cela, sinon jamais l’administration Bush n’aurait laissé sortir le rapport de 2007).

Certains réclament des rapports d’étape plus fréquents. Mais de l’avis de Sylvie Joussaume, la responsable du Groupement français d’intérêt scientifique sur le climat (Gis-Climat) que j’ai croisée hier lors de l’enregistrement d’un débat sur Public-Sénat, ce n’est pas envisageable tant la tâche est déjà immense de produire le rapport complet tous les sept ans. Nombreux sont ceux qui, au sein du Giec, préfèreraient espacer les documents de huit voire dix ans.

Pour le reste —j’en vois qui réclament déjà mon opinion sur les conséquences du climategate—, laissons faire les procédures et enquêtes en cours. Michael Mann a été blanchi par un panel réuni à l’Université de Pennsylvanie, et Phil Jones fait l’objet de multiples enquêtes qui devront déterminer s’il a, oui ou non, manqué aux règles d’éthique en vigueur dans le monde universitaire. J’attends aussi avec intérêt les résultats de l’enquête policière sur l’intrusion dans les ordinateurs du CRU, qui a conduit à la révélation des emails qui font scandale. Après plus de trois mois, rien n’en est encore sorti.

J’attends enfin l’avalanche de papiers scientifiques sérieux promise par certain, qui démontrerait —preuves à l’appui— que le réchauffement climatique n’a rien à voir avec les gaz à effet de serre. Parce que jusqu’à présent, elles sont plutôt dans l’autre camp, comme le rappelait hier soir avec pugnacité la climatologue Valérie Masson-Delmotte sur France 2. Le show d’Allègre dans l’émission de Guillaume Durand sur un «Groenland» tout vert et quasi-privé de calotte glaciaire à l’optimum médiéval, un épisode de réchauffement autour de l’an 1000, dont il semble bien qu’il soit régional (dans une partie de l’hémisphère nord), était risible: car jusqu’à preuve du contraire, une calotte qui fond, ça élève le niveau des océans (rien qu’au Groenland, il y a de quoi le faire grimper de sept mètres). Et de hausse d’ampleur des mers, il n’existe aucune trace pour cette époque… Et si Eric le rouge a baptisé cette contrée « Pays vert » à l’époque, c’était du marketing pour attirer des colons islandais —dont le pays est bien plus vert que le Groenland—.

(1) Sont membres de l’IAC les académies de treize pays (Argentine, Australie, Brésil, Chine, France, Allemagne, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Inde, Indonésie, Japon, Afrique du Sud, Turquie), ainsi que l’Académie africaine des sciences, l’Académie des sciences du monde en développement et des représentants du comité interacadémies des académies scientifiques (IAP), du Conseil international des académies d’ingénierie et des sciences technologiques (CAETS) et le Conseil interacadémique médical (IAMP)

(2) L’ONU a donné quelques indications sur l’odre de mission que devra respecter le comité de scientifiques formé par le Conseil interacadémies:

Passer en revue les procédures du Giec pour préparer ses rapports, et notamment:

Le contrôle de la validité des données utilisées

– Les règles d’inclusion des travaux scientifiques dans les évaluations du Giec, et notamment celles qui concernent des documents qui n’ont pas été soumis à relecture par les pairs (rapports, études produites par des gouvernements, des ONG, travaux détaillés lors de congrès, etc.)

Les procédures mises en œuvre dans l’analyse des documents du Giec par les scientifiques et les gouvernements

– La manière dont les différentes opinions scientifiques sont prises en compte

Les procédures de correction des erreurs identifiées après publication des rapports

Analyse de l’ensemble des processus conduits au Giec

Notamment le fonctionnement de la direction et de l’administration de l’organisation, le rôle du Programme des Nations-Unies pour l’environnement et de l’Organisation météorologique mondiale, avec l’objectif de renforcer et d’améliorer l’efficacité du travail du Giec et de vérifier la bonne application des règles du Giec.

Déterminer les stratégies de communication et les interactions entre le Giec et les médias de manière à s’assurer que le public est correctement informé de ses travaux.

Le Bengladesh se rebiffe

«On veut bien de votre argent, mais pas de la Banque mondiale ou du FMI». C’est à peu de chose près le message adressé par le gouvernement du Bengladesh à Gordon Brown. Londres avait en effet proposé de verser 60 millions de livres (69 millions d’euros) au Bengladesh pour l’aider à lutter contre les effets du réchauffement climatique. Une somme qui aurait transité par la Banque Mondiale, avaient proposé les anglais. Un détour qui n’est pas du goût du Bengladesh. «Si cet argent nous arrive par l’intermédiaire de la Banque mondiale ou du FMI, il sera assorti de conditions défavorables à notre pays», a expliqué un porte-parole du gouvernement, cité ce matin par le Guardian. Echaudé par des années de contraintes posées par les deux organismes internationaux, le Bengladesh demande à ce que cela soient les Nations-Unies qui versent l’obole britannique. Au passage, des organisations écologistes ont fait remarquer que d’autres versements prévus par Londres sont des prêts qui viendront alourdir la dette du Bengladesh. Décidément, les maigres mesures adoptées à Copenhague sont bien mal parties.

Un peu de tenue, monsieur Pachauri

© Denis Delbecq

© Denis Delbecq

Le patron du groupe de l’Onu sur le climat, Rajendra Pachauri a bien choisi son moment. Alors que le GIEC est sous les feux des projecteurs après la découverte de la présence de «littérature grise» dans une partie de son rapport 2007 sur le climat (1), le patron de l’institution sort un roman, d’une manière qui n’apaisera pas ses ennemis.

Bien évidemment, personne ne lui enlèvera le droit d’écrire, ni même de raconter sa vie, puisque ce roman raconte la vie et les ébats sexuels d’un ancien ingénieur versé dans l’environnement, ce qui fait dire à certains qu’il a des accents autobiographiques. Non, là où Pachauri a fait fort, c’est en faisant présenter l’ouvrage par son ami Mukesh Ambani, l’homme le plus riche d’Inde et patron du conglomérat gazier et pétrolier Reliance Industries. Le tout au cours d’une réception financée par BP Inde. Deux entreprises qui sont liées au TERI, le centre de recherches dirigé par Pachauri, même si cela n’a rien de répréhensible (2).

Là, c’est quand même mal joué. Face à ses détracteurs, Pachauri, avait réaffirmé ces dernières semaines qu’il restera à la tête du GIEC jusqu’à la fin de son mandat, en 2014. Ce qui, après tout, n’est pas si idiot que cela, puisqu’une démission mettrait à mal le travail engagé pour le prochain rapport du GIEC, prévu pour 2014. Mais pour le moins, Pachauri pourrait choisir la discrétion. Déjà qu’on le savait soutenu, lors de sa première élection à la tête du GIEC en 2002, par une administration américaine qui niait alors le réchauffement (3), on va finir par croire qu’il est parti en croisade pour décrédibiliser le GIEC, alors même que la phase de «recrutement» des auteurs et éditeurs principaux du prochain rapport est engagée.

Que l’on ne s’y trompe pas. Il en faudra plus pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Les frasques de Pachauri n’effaceront pas le travail formidable, salutaire —et bénévole, faut-il le rappeler— des scientifiques qui apportent leur savoir-faire au GIEC (4). Plus que jamais, la science climatique a besoin de se discuter. Les travaux des chercheurs doivent être confrontés, pour que puisse apparaître un consensus là où il est possible, et seule une organisation internationale peut offrir le cadre nécessaire. Alors, monsieur Pachauri, on se remet au boulot et on arrête de faire le mariole pour que le GIEC puisse travailler dans la sérénité dont il a besoin.

(1) C’est ainsi que l’on désigne la littérature scientifique qui n’a pas suivi un processus de révision par les pairs.
(2) Le New York Times explique combien certaines des accusations de conflit d’intérêt et d’enrichissement contre Pachauri sont erronées, en précisant qu’il a pu accéder à sa déclaration d’impôts.
(3) Treehugger s’amusait hier de ce que Laura Bush prépare un livre, qui sera à n’en pas douter l’opposé de celui de Pachauri: sans sexe, ni climat.
(4) Lire à ce sujet le texte publié hier par le climatologue Hervé Le Treut sur son blog de l’Express, qui —on l’espère— fera taire les fantasmes sur les soi-disants dépenses colossales de l’organisation Onusienne.