A la Hague, visite très encadrée dans un des temples du nucléaire

L'usine de retraitement nucléaire de la Hague (Manche) © Denis Delbecq

L'usine de retraitement nucléaire de la Hague (Manche) © Denis Delbecq

7h00, le vendredi 27 mai. Nous sommes sur un quai de la gare Saint Lazare à Paris, et le comité d’accueil est là: quatre personnes mandatées par Areva et un seul «blogueur» pour cette visite de promo du nucléaire organisée en direction de l’internet francophone. Officiellement, deux blogueurs se sont fait porter pâle il y a quelques jours et un autre ne s’est pas réveillé. C’est parti pour trois heures de train, en mode «wagon séparé»: chez Areva, on voyage en Première. Nous, on a choisi la seconde [1]!

Trois heures plus tard, gare de Cherbourg. Un chauffeur nous conduit à un autocar luxueux d’une quarantaine de places aux couleurs d’Areva… Et nous sommes seuls, le journaliste et son «escorte». Une vingtaine de minutes de route, le temps d’apercevoir la mer de cette côte magnifique et nucléarisée (Flamanville n’est pas loin, on aperçoit les grues du chantier de l’EPR), et nous voilà enfermés dans une petite salle d’un bâtiment à l’extérieur du site de la Hague, derrière des murs de barbelés qui protègent l’accès à l’usine [2]. Vidéoprojecteur, biscuits et café, tout est prêt pour le cours de retraitement nucléaire qui sera dispensé par Christophe Neugnot, le directeur de communication de l’usine.

Plateau repas vite avalé, et cette fois passage du contrôle. On badge dans des portiques inviolables, avant un contrôle de routine avec les deux gardiens. «Pour les photos, expliquera un peu plus tard Christophe Neugnot, interdiction de prendre les visages des gardiens et les caméras de surveillance. Vos images seront vérifiées à la sortie.» A la sortie du contrôle d’accès, une véritable gare routière. Le site est vaste et les salariés n’ont plus le droit de pénétrer avec leur voiture. Quant à nous, notre bus a franchi les barbelés et nous attend. Direction l’UP3, la troisième usine d’Areva à la Hague. La visite sera menée au pas de course.

Dans son étui, le masque de respiration, qui n'est utilisé qu'en cas d'alerte © Denis Delbecq

Dans son étui, le masque de respiration, qui n'est utilisé qu'en cas d'alerte © Denis Delbecq

Passage obligé, le vestiaire: on vous réclame votre pointure de chaussures, puis une préposée souriante jauge votre corpulence avec insistance et vous remet une combinaison. «Donc c’est pas dur, explique Neugnot, une fois dans le vestiaire des hommes. Vous vous déshabillez complètement, sauf votre caleçon, votre slip… Mais complètement… Vous mettez toutes vos affaires ici à l’intérieur, et vous mettez le T-shirt, la combinaison, les chaussettes, la casquette. La charlotte, c’est pas la peine, c’est juste… enfin c’est vous qui sentez si vous en avez besoin, c’est pour protéger les cheveux par rapport à la casquette. Le masque [à gaz] autour de la taille, vous prenez votre badge et vous mettez la clef de votre vestiaire dans une des poches.» Le Dircom disparaît pour enfiler sa tenue, avant de nous prodiguer au loin un dernier conseil: «si vous avez envie d’aller au toilettes c’est le moment, parce qu’après c’est beaucoup plus compliqué.» En revanche pas de dosimètre pour le visiteur, il faudra faire confiance à celui des «officiels» et aux appareils de contrôle qui vont jalonner le parcours.

En bleu, le dosimètre-film, qui mesure l'exposition à la radioactivité en un mois. Plus bas, le dosimètre électronique, qui donne la mesure d'exposition en continu © Denis Delbecq

En bleu, le dosimètre-film, qui mesure l'exposition à la radioactivité en un mois. Plus bas, le dosimètre électronique, qui donne la mesure d'exposition en continu © Denis Delbecq

Comme tout salarié d’Areva qui se rend dans une zone à accès réglementé, Christophe Neugnot porte un dosimètre-film. Une pellicule qui est changée et développée tous les mois. Un second dosimètre, électronique et à lecture directe celui-là, est activé lors de l’entrée dans chaque zone réglementée, et lu en sortie. Suivant le niveau de radioactivité ambiant, les murs sont peints du bleu (zone sans protection), au rouge (les zones où personne ne peut aller). Le tout baignant dans une ambiance dépressurisée, zone par zone: l’air s’écoule du moins contaminant, vers le plus contaminant, d’où il est extrait, filtré, et rejeté grâce à de hautes cheminées. L’air de rien, certaines portes coupe-feu sont difficile à pousser en raison des écarts de pression. Neugnot prend un malin plaisir à laisser les femmes s’en charger, fier de sa blague.

Un wagon de transport de combustible nucléaire usagé © Denis Delbecq

Un wagon de transport de combustible nucléaire usagé © Denis Delbecq

Premier point de passage obligé: un container de transport de combustible nucléaire usagé qui semble placé là, campé sur ses rails, pour faire croire à l’impromptu. Il est vide, solidement ancré sur un wagon. Et le discours se déroule. «Vous vous rendez-compte, c’est plus lourd qu’un petit Airbus, 110 tonnes au total pour seulement 6 tonnes de combustible.» On vous explique ensuite que le machin est conçu pour résister à un feu de 30 minutes à 800°C, à une chute de 9 mètres sur un pieu, et tout le toutim. Et alors que la question se prépare à fuser dans le cerveau du blogueur, le dircom devance l’appel: «Et attention, tous ces tests de résistance ne sont pas faits isolément, ils se font à la chaîne sur un même container.» Une antienne qui sera répétée, plus tard, d’une autre bouche, histoire qu’on puisse porter la bonne parole: ces containers ont été soumis à rude épreuve, c’est du costaud. Sur le chemin qui mène au bâtiment que nous allons visiter, nous évoquons quelques histoires d’eau. «Nous avons une autorisation de prélèvement de l’ordre de 200-300 000 mètres cubes, explique Neugnot. Mais vous savez, c’est pour toutes les utilisations de l’usine. On n’a pas du tout les mêmes besoins qu’un réacteur nucléaire. Par exemple, il n’y a pas d’apport ni de rejet de l’eau des piscines, elles fonctionnent en circuit fermé.»

Comme le container de transport chauffe, pour cause de radioactivité, il comporte des milliers d'ailettes de métal pour le refroidir pendant le transport © Denis Delbecq

Comme le container de transport chauffe, pour cause de radioactivité, il comporte des milliers d'ailettes de métal pour le refroidir pendant le transport © Denis Delbecq

Mais pourquoi l’usine est-elle au bord de l’eau? «C’est pour les autorisations de rejet. Nous avons des rejets gazeux, mais aussi des rejets liquides. Toute source d’eau est possible. La première usine de traitement, à Marcoule, n’est pas au bord de la mer. Le bord de l’eau, c’est pour la capacité de rejet plus que les rejets d’eau.» Le collègue de Neugnot de préciser: «Nous sommes à proximité d’un des plus forts courants d’Europe, donc ça dilue les rejets.» En 1997, une campagne de mesure réalisée en mer pour le compte de Greenpeace, avait relevé un niveau de contamination anormalement élevé près de la canalisation sous-marine qui rejette les effluents liquides de l’usine. La conséquence d’une opération de détartrage de la conduite, préférée pour des raisons économiques à son remplacement. «Le total des rejets de l’usine représente une exposition inférieure à 0,02 millisievert par an, c’est moins d’un centième de la radioactivité naturelle en France», avait expliqué le matin Christophe Neugnot. Bref, tout va bien. Il fait grand soleil, on respire un dernier bol d’air iodé (naturellement!) avant de franchir la porte du premier bâtiment.

Lire l’épisode II: Une piscine peu ragoûtante.
Lire l’épisode III: «Tout ce qui entre ici est un déchet, sauf vous.»
Lire l’épisode IV:
«Chronique d’incidents ordinaires.»

Voir le volet photographique du reportage (en cours de mise en ligne)

[1] Le reportage a été financé par les dons des lecteurs d’Effets de Terre.
[2] Chez Areva à la Hague, les visites et les relations avec la presse locale sont filialisées dans une petite structure baptisée Arevacom.

4 réflexions au sujet de « A la Hague, visite très encadrée dans un des temples du nucléaire »

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