Fukushima, terra incognita nuclei

Par Denis Delbecq • 15 mars 2011 à 2:32 • Categorie: A la Une
© Denis Delbecq

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[Mise à jour mardi 12:35] Inutile de le nier, les dernières dépêches de ce début de nuit française en provenance du nucléaire japonais ne sont pas réjouissantes. Rien qu’à la centrale de Daiichi (Préfecture de Fukushima), trois des six réacteurs sont toujours à la dérive, et pour cause: les trois autres étaient stoppés bien avant le séisme pour des raisons de maintenance. Bref un sans faute jamais vu dans le nucléaire: trois réacteurs d’un même site à la dérive.

Alors que je prends ma plume, je découvre une dépêche qui annonce une nouvelle explosion, dans la centrale de Daiichi, vers 22h (heure de Paris, 6h locales). Elle semblait inévitable: il s’agit cette fois du réacteur numéro deux de la centrale, dont l’état s’est aggravé depuis que certains équipements nécessaires au refroidissement ont été endommagés par les deux explosions survenues dans son voisin numéro trois la veille. Officiellement, bien sûr, il y a une douzaine d’heures, telle explosion était impossible. Mais, sans doute, en attendant la confirmation officielle, l’explosion de l’hydrogène produit par l’effet de la chaleur et de l’eau sur le métal qui enrobe le combustible, comme dans les bâtiments des réacteurs 1 et 3 qui ont connu la même série d’événements. Des dépêches soulignent que le personnel a été évacué en raison du niveau élevé de radioactivité dans l’enceinte.

Radioactivité alarmante ce mardi

Ça se corse. Selon l’agence Kyodo, la cuve du réacteur numéro deux semble avoir été endommagée après une explosion, et des niveaux de radioactivité très élevés ont été relevés sur le site. 400 millisieverts près du réacteur numéro 3. Hier encore on parlait de micro-sieverts, ce changement d’ordre de grandeur (un facteur mille entre les deux unités) n’est pas de bon augure.

Le réacteur 4, l’un de ceux qui étaient officiellement à l’abri, parce qu’en cours de maintenance et sans combustible dans le réacteur, donne désormais des sueurs froides aux responsables de la sécurité nucléaire. Un incendie (désormais éteint) semble avoir endommagé les installations de refroidissement de la piscine où sont stockés les combustibles usagés, le temps que leur niveau de radioactivité redevienne acceptable. Selon NHK, qui cite l’opérateur Tepco de la centrale, l’eau dans les piscine a grimpé à 84°C au lieu de 40°C habituellement. Et le bâtiment qui englobe le tout montrerait de nombreuses brèches.

Dans la série des mauvaises nouvelles, un anticyclone pointe le bout de son nez sur l’archipel japonais, il devrait s’y installer. Avec des vents quasi nuls et de quoi piéger la radioactivité près du sol…

Ah, une bonne nouvelle quand même: Tepco annonce que tous les réacteurs de sa seconde centrale (Fukushima 2) sont désormais correctement refroidis, à une température inférieure à 100°C.
Mise à jour à 12:35 le 15 mars 2011

D’après les informations tombées, près de la moitié du volume des assemblages de combustible nucléaire se sont retrouvés, un moment donné, privés d’eau de refroidissement. Faute de mesures fiables (du moins officielles) personne ne peut dire si le contenu fissile et métallique des crayons de combustible est en fusion ou pas, même si plus personne, dans les organismes japonais concernés en tous cas, ne semble en douter.

Le plus dingue dans cette histoire, c’est qu’il est désormais officiel que les opérations d’injection d’eau de mer dans le réacteur #2 ont un moment cessé lundi en raison d’une panne de carburant dans les réservoirs des pompes de secours. Comme quoi, dans l’industrie la plus High tech du monde, un problème de baignoire mal remplie peut changer la face du monde.

Toujours est-il qu’en raison d’une dépressurisation volontaire de la cuve du réacteur #2, qui libère vers l’extérieur de la vapeur chargée de substance radioactives, les niveaux relevés à proximité de la centrale ont grimpé lundi jusqu’à 3130 micro—sieverts par heure (trois fois plus que samedi et que la dose maximale annuelle pour le public, mais l’équivalent d’un simple examen tomographique par PET-Scan, faut-il le rappeler), avant de redescendre.

Savoir-faire. La bonne nouvelle, pour peu qu’on puisse croire ces relevés sous contrôle, c’est que ces variations importantes semblent confirmer qu’en dépit de la déliquescence des réacteurs, la radioactivité mesurée dans l’environnement n’est encore dûe qu’aux opérations volontaires conduites sur les trois réacteurs endommagés. Un signe que le contrôle revendiqué par les autorités n’est pas si contestable que les antinucléaires pourraient l’espérer. Mais il est un signe qui ne trompe guère: en dépit de son savoir-faire reconnu, le Japon a officiellement demandé à ses alliés nucléarisés de lui apporter de l’aide.

Selon CNN, la marine américaine, qui ne rôde jamais loin dans le Pacifique, a relevé des niveaux de radioactivité inhabituels sur des pilotes d’hélicoptères de retour de mission au Japon. Même si une simple douche aurait suffi à régler le problème. La dernière dépêche CNN que je lis explique qu’il n’y a pas de risque que les Etats-Unis soient touchés par les rejets radioactifs japonais. Je peux me permettre d’affirmer que l’Europe ne subira pas de graves effets sanitaires quoi qu’il arrive. Mais au Japon, alors que le retour de vents de secteur nord semble acquis, l’inquiétude règne à juste titre. Selon les informations dont je dispose, plusieurs médias occidentaux (dont français) auraient demandé à leurs envoyés spéciaux de se mettre à l’abri, loin de Tokyo. Non qu’ils soient mieux informés que d’autres. Juste qu’ils ont la trouille, ce qui est assez normal, somme toute.

En début de soirée, un ex-stagiaire sympathique m’a demandé quoi conseiller à ses amis japonais qui ont quitté Tokyo pour se réfugier à l’extrême sud de l’archipel. Quitter le Japon pour un autre continent? Rester? Franchement, je n’ai pas su quoi lui répondre.

Il se fait tard, après 48 h de veille permanente. Une dernière dépêche tombe, en provenance des Etats-Unis: l’enceinte du réacteur numéro 2 aurait été endommagée dans l’explosion du jour. Une étape de plus vers l’enfer nucléaire? No lo se.. Mais les trois mille et quelques micro-sieverts ont grimpé à huit mille. A bon entendeur…

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