Sur le front du climat, les gaz de schistes dédouanés

Par Denis Delbecq • 21 août 2011 à 16:14 • Categorie: A la Une
© Denis Delbecq

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Difficile de se faire une opinion. Après une étude parue en avril accusant les gaz de schistes de rejeter autant ou plus de gaz à effet de serre que le charbon, de nouveaux travaux remettent les pendules à l’heure: la contribution au réchauffement climatique des gaz de schistes du gisement de Marcellus (Etats-Unis) serait à peine supérieure à celle des gaz conventionnels, et bien moindre que celle du charbon.

En avril dernier, trois chercheurs de la Cornell University avaient expliqué dans Climatic Change qu’un forage pour extraire les gaz de schistes émet 19 fois plus de gaz dans l’atmosphère  qu’un gisement conventionnel (1). Les autres phases de l’exploitation émettraient à peu près la même chose. Tout compris, un gisement de gaz de schistes rejetterait à l’air libre entre 3,6% et 7,9% du méthane contenu, contre 1,7% à 6% pour les gisements conventionnels.

Cette fois, dans Environmental research letters, une équipe de l’université de Carnegie Mellon réfute les calculs de ses collègues de la Cornell, et affirme que gaz conventionnels et non conventionnels contribuent à peu près autant à l’effet de serre, soit nettement moins que le charbon (3).

L’une ou l’autre des deux équipes a-t-elle commis une erreur méthodologique qui pourrait expliquer un tel grand écart? A regarder les chiffres de près sur le contenu «effet de serre» des deux combustibles, les deux équipes obtiennent des estimations très proches, ce qui est rassurant sur l’état des connaissances dont on dispose sur les gaz de schistes. Ainsi, pour l’équipe de Carnegie-Mellon, chaque mégajoule d’énergie primaire des gaz de schistes du gisement de Marcellus (2) rejette entre 63 et 75 grammes équivalent-CO2. C’est même plus que ce qu’on obtenu leurs collègues, qui avancent une fourchette de 37 à 63 g eq-CO2 par mégajoule! Et pourtant ces derniers pointent les gaz de schistes du doigt tandis que les premiers nient l’ampleur de leur impact sur l’effet de serre…

Avouez qu’il y a de quoi y perdre son latin! Mais on comprend vite de quoi il s’agit: c’est sur ce qu’il advient de ce gaz que les deux groupes de scientifiques divergent. A Cornell, on s’est contenté de comparer la teneur en CO2 équivalent par mégajoule d’énergie des combustibles, ce qui revient à considérer seulement les usages du gaz comme combustible pour, par exemple, le chauffage, la cuisine et les fours industriels. A Carnegie-Mellon, on s’est penché sur la production d’électricité, et pour une excellente raison: c’est bien le véritable enjeu du développement des gaz de schistes aux Etats-Unis, remplacer le charbon par du gaz. Les chercheurs ont donc comparé la teneur en CO2 de chaque kilowatt-heure d’électricité produite, ce que —je le concède— j’aurai pu faire aussi moi-même. Comme avec les centrales à gaz de dernière génération (cycle combiné) les rendements sont très supérieurs à ceux des centrales à charbon, cela efface une grande partie de l’impact des gaz de schistes… C’est donc 500 g eq-CO2 par kWh pour le Marcellus, contre près de 900g eq-CO2 par kWh pour le charbon, vaincu par KO dans ce duel.

Verdict, donc: les gaz de schistes américains ont, du point de vue de l’effet de serre, un net avantage sur le charbon pour la production d’électricité. Les producteurs gaz de schistes avaient vivement critiqué l’équipe de la Cornell au printemps dernier, appuyés par le Département américain de l’énergie. Cette fois, l’étude de Carnegie-Mellon apporte une crédibilité scientifique à leur argumentation. D’autant que cette étude a été financée en partie par le Sierra Club, une organisation de défense de l’environnement qui critique l’exploitation des gaz de schistes. A ce jour, le Sierra Club n’a pas réagi, sans doute embarrassé de ces résultats. Mais il est vrai que les gaz de schistes posent tellement de problèmes environnementaux, que la disparition de l’argument «effet de serre» ne devrait pas changer l’opinion des écologistes…

(1) Rejeté sans être brûlé, le méthane contribue vingt fois plus à l’effet de serre qu’un même volume de gaz carbonique.
(2) Un gigantesque réservoir de Gaz de schistes qui s’étend sur tous le nord-est des Etats-Unis, avec une surface estimée entre 140 000 et 250 000 kilomètres carrés.
(3) Lire l’étude complète, ou la recension qui en est faite par Environmental Research Web.

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