Le nucléaire sauve des vies, et alors?

Par Denis Delbecq • 11 avril 2013 à 12:48 • Categorie: A la Une

Alors que les réservoirs d’eau radioactive de Fukushima n’en finissent pas de fuir, le jeune retraité de la Nasa, James Hansen et son complice de la Nasa Pushker Kharecha co-signent dans Environmental Science & Technology (ES&T) un papier qui ne réjouira pas les adeptes de l’écologiquement correct puisqu’il défend vigoureusement la thèse que le nucléaire sauve le climat et des millions de vies.

Avec Kharecha, Hansen s’en prend à son vieil ennemi, le charbon. Il le combat autant dans les revues scientifiques que sur le terrain, puisqu’on l’a vu participer à de nombreuses actions de protestation. Il avait même été, brièvement, interpellé en 2009 devant une mine de charbon en Virginie.

Les deux scientifiques calculent que l’énergie nucléaire aurait sauvé environ 1,8 millions de vie si toute l’électricité nucléaire produite depuis son invention avait été produite avec du charbon. Tous deux estiment que l’énergie nucléaire n’a tué que 4900 personnes dans le monde depuis qu’elle est utilisée. Les deux chercheurs prédisent que, suivant les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie atomique, le nucléaire pourrait sauver entre 4,7 et 7 millions de vies entre 2010 et 2050, là encore comparé à un scénario tout charbon. Comparé au gaz, sur la même période, le nucléaire sauverait entre 420 000 et 680 000 vies d’ici 2050.

Sur le plan des émissions de gaz à effet de serre, les chiffres sont là aussi impressionnants. Si le nucléaire avait été remplacé par du charbon au cours des dernières décennies, les émissions de gaz à effet de serre auraient été supérieures à 64 milliards de tonnes-équivalent-gaz carbonique, ce qu’on recraché les USA au cours de 35 dernières années. Sur 2010-2050, Hansen et son collègue estiment que le remplacement du nucléaire par le charbon provoquerait des émissions supplémentaires comprises entre 150 et 240 milliards de tonnes-équivalent CO2.

Inutile de le nier, ces travaux n’ont pas fait recette dans les médias. A noter qu’ils ont été publié, en libre accès, dès le 15 mars. Aujourd’hui, sur Google News, une requête en anglais renvoie une dizaine de références mais aucun site d’un grand média de la presse écrite ou audiovisuelle n’est référencé. En Français, on ne trouve que deux références dans Google Actualités, l’Agence canadienne Science Presse, et le Huffington Post. Ainsi, le 2 avril dernier, la biographie consacrée par le site du Monde à Hansen à l’occasion de son départ à la retraite (1), mentionne son militantisme en faveur du nucléaire, mais sans citer le papier d’ES&T.

Pour être honnête, je dois dire aussi que ce papier m’avait échappé, et qu’il a été porté à ma connaissance il y a quelques jours par un lecteur qui n’est pas totalement désintéressé, puisque lui aussi milite beaucoup en faveur du nucléaire.

Il est très dommage que ces travaux se soient heurtés à une sorte d’omerta, car ils sont très critiquables. Peut-être pas sur l’évaluation des décès et du CO2 évités dans le passé, même si les débats sont loin d’être achevés sur les décès liés au nucléaire (comme au charbon). Mais, comme le reconnaissent eux-même Hansen et Kharecha, les projections de l’IAEA reposent sur un cas de figure où rien n’est fait pour réduire la consommation d’énergie dans le monde. C’est peut-être le chemin suivi par nos sociétés aujourd’hui, mais pas le chemin souhaitable qu’un croisé du climat comme Hansen pourrait défendre. De plus, l’essor récent d’énergies renouvelables et des gaz de schistes transforment profondément le paysage énergétique mondial et déjouent tous les pronostics.

Que le charbon soit une saloperie, c’est une évidence. Dans un papier pour l’excellent numéro des Dossiers de la recherche (N°47, paru le 9/2/12) consacré à l’énergie, je calculais que le charbon tue probablement entre un million et un million et demi de personnes chaque année. Mais ce n’est pas pour autant que le nucléaire peut se parer de toutes les vertus. Car statistiquement, le développement du nombre de réacteurs nucléaires induira une augmentation du nombre d’accidents, grave y compris. Si les radiations de Fukushima ne tueront pas grande monde, voire personne, l’accident laisse les japonais dans une situation douloureuse. Autant sur le plan industriel qu’économique et sociale.

De plus, pour ne citer qu’un pays comme la France, personne de sérieux ne peut encore affirmer que le nucléaire peut se développer. Ni même conserver une part constante dans notre mix énergétique. On a vu les difficultés qu’a l’EPR de sortir de terre à Flamanville et son prix sans cesse revu à la hausse. Plus personne n’ose parler d’un second EPR, initialement prévu à Paluel. Ne serait-ce que pour remplacer la totalité du parc nucléaire actuel, il faudrait pourtant en construire plus de trente! Nous ne somme plus dans une économie planifiée, comme dans les années 1970 où un gouvernement pouvait donner l’ordre de construire des dizaines de réacteurs d’un claquement de doigts. J’avais abondamment développé cette thèse dans les colonnes du Monde Diplomatique en juillet 2011 (article en libre accès).

Ailleurs, hormis dans des pays dirigistes comme l’Inde ou la Chine, les projets nucléaires ne sont guère nombreux. Car dans un monde dérégulé, les industriels ne sont pas fous: de l’idée au démantèlement, le nucléaire, du moins dans sa version actuelle, est un nid à emmerdements pour un siècle, avec une garantie de rentabilité très incertaine. Même l’Agence internationale de l’énergie prévoit une baisse de la part du nucléaire dans la production mondiale d’énergie. En gigawatts, la capacité de production va augmenter, du moins tant que les réacteurs en service n’ont pas été arrêtés. Mais cela ne suffira pas à compenser notre soif maladive d’énergie.

Que le nucléaire n’émette pas de particules fines redoutables pour le poumon, et qu’il rejette relativement peu de gaz carbonique, personne ne le niera. Mais imaginer qu’il pourra freiner le réchauffement climatique est un fantasme d’ingénieur nourri au biberon de l’atome et de la toute puissance de l’industrie nationale. On peut le regretter, mais c’est comme cela. Il faudra faire autrement.

(1) retraite seulement sur le plan juridique, car le bougre a choisi de se consacrer à temps plein à son combat en faveur du climat.

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