Au Chili, il y a du pin sur la planche

Posté le 5 nov 2011 dans la catégorie:Incahuella. Vous pouvez suivre les réponses via le fil RSS 2.0.
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Episode 9 de l’épopée Incahuella. Avec plus de deux millions d’hectares de plantations de pins et d’eucalyptus, le Chili s’est hissé dans le Top 10 des producteurs mondiaux de bois. Avec de lourdes conséquences pour la biodiversité et les ressources en eau.

Les plantations de pin façonnent le paysage au dépens des forêts historiques © Incahuella

Les plantations de pin façonnent le paysage au dépens des forêts historiques © Incahuella

De la région d’Aysén à la région Métropolitaine, nous avons vu défiler le long des routes d’interminables plantations de pin qui dessinent dans le paysage de grands rectangles rayés disposés symétriquement. Le pin est omniprésent et se décline sous plusieurs essences dont la principale est Pinus radiata. Elles sont pourtant exotiques au Chili (entendez par là, non natives du pays).

Avec plus de 2,1 millions d’hectares de plantations de pins et d’eucalyptus (équivalent à 13.5% de la superficie boisée du pays), on comprend mieux pourquoi le Chili se trouve dans le top 10 des producteurs mondiaux de bois.

C’est dans les années 1970 alors sous la gouverne de Pinochet, que le ministre en charge des forêts a choisi de faire de la foresterie l’un des plus grands secteurs industriels du pays. Objectif réussi puisque c’est aujourd’hui la troisième activité économique d’importance après l’extraction de métaux précieux et la pêche.

Mais les plantations de pin se sont faites aux dépens des hêtraies du sud du pays. Ainsi, d’immenses forêts natives ont été brulées pour faire place aux rangées de pins, de croissance bien plus rapide. Du bois, vite et en quantité, voilà le but affiché ; peu importe qu’il soit de mauvaise qualité, il sera broyé pour en faire du papier. Le rendement est intéressant, d’autant qu’une plantation est bien plus simple à gérer qu’un peuplement naturel. Pourtant, nombre de professionnels tirent la sonnette d’alarme, dont l’Association des Ingénieurs Forestiers des Forêts Natives (AIFFN). Ils déplorent le manque de connaissances sur la gestion des forêts naturelles, qui minimise leur importance. Les protéger d’avantage permettrait la sauvegarde de leurs multiples services environnementaux.

En effet les forêts, bien plus qu’un peuplement d’arbres, sont des écosystèmes complexes dont le cycle naturel purifie l’air, filtre l’eau et agit sur le climat entre autre en stockant le carbone atmosphérique.

A l’inverse, les monocultures sont dépourvues de diversité et ne rendent plus tous ces services. Pire encore, le pin est une espèce très agressive qui en fait un redoutable envahisseur. En se décomposant, ses aiguilles acidifient le sol dont l’eau a été préalablement pompée à grosses gorgées par ses racines superficielles. Environnement déstructuré, acidifié et asséché, le bilan écologique des plantations de pin au Chili est plutôt mauvais.

En 2007, le gouvernement a pris conscience de l’importance des forêts natives et a instauré une loi les protégeant. Mais au-delà de maintenir en état les forêts existantes, il a aussi fallu penser à un moyen de lui faire regagner du terrain. Il est dorénavant interdit de dégrader une forêt native sous peine d’une lourde amende. De plus, pour ceux qui souhaitent faire des plantations, la CONAF (Corporation Nationale Forestière) propose des bonifications plus grandes pour des plants d’espèces natives que pour des plants exotiques. Les bonifications consistent en une aide financière octroyée aux petits et grands propriétaires forestiers. Selon la région concernée et l’espèce d’arbres choisie, le montant de la bonification varie.

Ingénieux nous direz-vous ! Le problème est que bon nombre de propriétaires n’ont pas les moyens de se lancer seuls dans la foresterie. Ils offrent alors leurs bonifications à des entrepreneurs qui se chargent en contrepartie des travaux sylvicoles. Peu importe alors le montant de la bonification, puisqu’elle ne revient pas au propriétaire, et n’est donc pas un argument assez fort pour convaincre les gens de planter du natif et donc de changer les habitudes forestières. Les propriétaires y gagnent en effet bien plus avec des plantations exotiques à croissance rapide dont ils pourront récupérer les bénéfices en à peine 15 à 20 ans, contre 50 à 60 pour du natif. Ce sont pourtant ces mêmes personnes qui subissent les conséquences de ces plantations. Le niveau des cours d’eau et des nappes phréatiques s’est considérablement réduit ces dernières années, et l’heure est maintenant au rationnement pour les populations rurales de la région d’Araucanie, qui compte la plus grande concentration de plantations exotiques du Chili.

Mais en réalité, bien que le Chili manque de recours auprès des petits propriétaires pour les encourager à planter du natif, le fond du problème n’est pas vraiment là. En effet, quatre groupes industriels sont à eux seuls propriétaires de 40% du total des plantations forestières, et contrôlent presque 70% des exportations forestières chiliennes.

Ce sont donc eux qu’il faudrait convaincre de changer de stratégies sylvicoles ; les arguments ne manquent pas tant les gains économiques et sociaux sont grands. L’industrie forestière chilienne ne fait majoritairement que du papier et que très peu d’autres deuxièmes transformations du bois, alors que c’est pourtant plus lucratif. Non seulement un investissement dans la transformation créerait davantage d’emplois, apporterait de la valeur ajoutée aux produits et permettrait au Chili d’être moins dépendant de l’importation de produits du bois transformé, mais favoriserait en plus la qualité et non la quantité. Tout ceci est possible si on reconsidère la mise en valeur des bois natifs, plus intéressants que le pin et l’eucalyptus, tout juste bons pour faire du papier, un secteur déjà accaparé par la Chine.

Pour l’heure, seules des pressions externes aux gouvernements et industriels peuvent avoir un regard différent et objectif pour faire pencher la balance du côté du natif. On peut alors penser aux certifications forestières qui sont une preuve de bonne gestion, et qui de plus, représentent un bon pouvoir marketing pour les entreprises. Malheureusement, la certification la plus connue FSC (Forest Stewarship Council) a d’ores et déjà donné son approbation sur les plantations de pin et d’eucalyptus du Chili. C’est à se demander si les conditions à remplir sont suffisamment regardantes sur le respect de l’environnement ?

Cécile, Mathilde et Sara

 

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5 Réponses pour “Au Chili, il y a du pin sur la planche”

  1. Il y a bien peu de chance que la tendance s’inverse. Avec l’utilisation croissante du bois comme énergie de chauffage, la demande va continuer à augmenter encore longtemps.

  2. Christian Berdot dit :

    Il y a d’énormes problèmes avec la certification FSC. Aujourd’hui, les industriels déterminent les orientations de ce label.

    Le meilleur site abordant ces problématiques est à mon avis celui du Mouvement Mondial pour les Forêts (www.wrm.org.uy). De nombreux articles sont traduits en français, notamment les bulletins. Les cas de conflits ouverts avec des entreprises qui sont ensuite certifiées FSC se multiplient.

    Ce label FSC avec ces graves dérives a servi d’expérimentation à la mise en place d’autres labels comme les certifications de Table Ronde sur l’Huile de Palme Durable et de la Table Ronde pour le Soja Responsable qui favorisent les projets industriels et leur donnent une caution « verte »…

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