Une histoire d’ô à la japonaise

Par Denis Delbecq • 5 avril 2011 à 9:37 • Categorie: A la Une
© D.Dq

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Petit retour en arrière. Peu après l’accident, et la série d’explosions à l’hydrogène, le monde découvre un vain ballet d’hélicoptères, chargés de refroidir réacteurs et piscines à combustible en surchauffe. Avec des sacs d’eau qui s’apparentaient plus à une petite cuiller qu’à une arme de refroidissement massif. Dans le même temps, le Pacifique était appelé à la rescousse pour injecter de l’eau de mer dans les réacteurs fiévreux. Ensuite, les liquidateurs se sont professionnalisés. Ils ont fait appel à des camions de pompiers, et des camions dotés de lances à ciment. Résultat, des milliers de tonnes d’eau qui sont crachées, se chargent de radioactivité, et dont personne ne sait que faire.

Impact de la radioactivité en mer

Projection de déplacement de l'eau contaminée. En blanc, le courant de Kuroshio © GIP Mercator

Projection de déplacement de l'eau contaminée. En blanc, le courant de Kuroshio © GIP Mercator

L’Institut Français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a publié hier une étude d’impact de la radioactivité constatée en mer, près de la centrale. Au sud et au nord du site, compte-tenu de courants côtiers parallèles à la côte, la radioactivité devrait continuer à augmenter. Elle provient de l’eau radioactive qui s’écoule directement dans la mer. Au large, à 30 km, la radioactivité provient vraisemblablement des retombées de radioactivité atmosphérique. L’IRSN a travaillé avec une équipe universitaire de Toulouse, et le GIP Mercator, pour modéliser la dispersion en mer de la pollution radioactive. Les simulations montrent un panache lié aux rejets en mer, qui remonte principalement vers le nord. Et un panache qui s’étend vers le large (avec des concentrations 200 fois plus faibles), lié aux retombées atmosphérique. Mais le gros de la radioactivité devrait dériver vers l’Est, suivant le courant de Kuroshio. Compte-tenu des caractéristiques de courantologie et des propriétés du césium 137, le temps de résidence est de 11 à 30 ans suivant les régions (10 ans aux latitudes moyennes, et 30 ans pour la zone équatoriale). Une partie du césium reviendra ensuite vers l’océan Indien (puis l’Atlantique Sud), tandis que le reste subsistera dans le Pacifique Nord. Mardi, la Corée du sud s’est inquiétée d’une possible contamination de ses eaux maritimes. A en croire les simulations publiées par l’IRSN, elle devrait être épargnée, même si l’institut n’évoque pas la question.

Côté impact biologique, l’IRSN rappelle l’affinité des algues pour l’iode (qui peuvent la concentrer 10 000 fois), et celle des poissons pour le césium (le rapport entre la concentration dans le poisson et de l’eau peut atteindre 400). Bref, l’IRSN considère qu’il faudra mettre en place des programmes de surveillance radiologique, pour toutes les espèces susceptibles d’entrer dans la chaîne alimentaire humaine.

Lundi 4 avril, les autorités japonaises ont donc donné leur feu vert à ce qui semblait encore impossible il y a un mois: laisser une centrale rejeter de l’eau moyennement contaminée (1). C’est ainsi que 3400 tonnes auraient été rejetées à la mer lundi, environ 7000 tonnes supplémentaires devant suivre dès que possible. L’objectif est de libérer de la place dans une piscine de la centrale, pour y mettre l’eau hautement radioactive des sous-sols, et notamment celle qui s’échappe toute seule à la mer par une faille dans un puisard lié aux installations du réacteur numéro 2. Une eau qu’il n’est pas question de donner en pâture aux algues (elles adorent l’iode) et aux poissons, du moins pour le moment. Cette eau stockée temporairement dans une piscine de la centrale sera ensuite transportée jusqu’à une citerne flottante de la marine américaine, ancrée près des rives de la centrale.

Au total, il y aurait plus de 60 000 tonnes de liquide à forte activité radiologique dans les sous-sols des bâtiments de la centrale. Sans qu’on sache d’ailleurs le circuit exact de cette eau: les tests menés en déversant du colorant n’ont pas permis de déterminer le chemin exact qui conduit l’eau hautement contaminée à la mer. A 60 cm au dessus du fond du puisard, l’air expose à une dose biologique de 1000 mSv par heure. L’air qui s’en échappe a été flashé à 400 mSv/h. Des doses que ne renieraient pas des scorpions.

Le Landysh, une installation flottante de décontamination d'eau radioactive © DR

Le Landysh, une installation flottante de décontamination d'eau radioactive © DR

Résumons: 60 000 mètres cubes d’eau très radioactive se trouvent dans la centrale. Elle devra être évacuée dans des citernes flottantes, après stockage temporaire dans une piscine à terre qui est en train d’être vidée. Après c’est selon. Soit les japonais mettent la main sur le Landysh, une usine flottante de décontamination qu’ils avaient offert aux russes (lire Russie et Japon, une si belle histoire d’amour nucléaire), soit l’eau sera rejetée, au compte-gouttes, dans la mer pour diluer son impact. D’après les informations dont je dispose, le Landysh dispose d’une capacité de 7000 tonnes par an d’eau faiblement radioactive (il fonctionnait plutôt sur une base de 1500 tonnes/an). La question du jour, peut-il traiter de l’eau très contaminée, et à quel rythme?

Du côté des bonnes nouvelles, en mer, à proximité de la centrale, le niveau de radioactivité semble avoir diminué, avec des activités maximales relevées lundi à 29 méga-becquerel par mètre cube pour l’Iode 131, et 11 méga-becquerel/m3 pour le césium 137. Un pic avait été observé entre le 28 et le 29 mars avec des valeurs 6 fois plus élevées pour l’iode 131 et 4 fois plus pour le césium. Cette diminution plus rapide pour l’iode 131 est logique puisque l’élément perd la moitié de son activité tous les huit jours (contre tous les 30 ans pour le césium 137). A dix kilomètres de la centrale accidentée, ces activités chutent à 0,28 MBq/m3 et 0,09 MBq/m3 (voir encadré sur la dispersion de la radioactivité en mer).

(1) Selon Tepco, un adulte qui consommerait tous les jours du poisson vivant à proximité immédiate du lieu de rejet recevrait une dose annuelle de 0,6 mSv, l’équivalent à peu de choses près de la radioactivité naturelle au Japon.

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