Un monde qui sera chaud, plus chaud qu’on ne le pensait

La baie de Reykjavik © Denis Delbecq

La publication des modélisations climatiques réalisées par les deux groupes français (Météo-France et Institut Pierre Simon Laplace), s’inscrit, comme d’autres résultats récemment publiés, dans une tendance à un réchauffement plus accru que ne le laissait penser le précédent rapport du GIEC, en 2013.

Il appartiendra aux plus deux cents chercheurs engagés dans la rédaction du futur rapport de comparer l’ensemble des modèles climatiques, pour dégager un consensus sur l’évolution au climat au cours du XXIe siècle. Leur verdict est prévu en avril 2021, il faudra être patient.

2°C à ~7°C de plus en 2100 qu’en 1900, ou plus exactement que la moyenne 1880-1919. C’est ce qu’annoncent les simulations présentées le 17 septembre par Météo France, et par l’Institut Pierre Simon Laplace. Une fourchette liée aux différents scénarios envisagés. D’une part sur le plan socio-économique, et d’autre part sur l’ampleur du déséquilibre énergétique de notre planète en 2100 lié aux gaz à effet de serre (CO2, méthane, etc.).

Pour les geeks, sachez que cet effort des deux groupes français représente l’équivalent de 500 millions d’heures de calcul.

Sur une plage d’Islande © Denis Delbecq

Pour les grincheux —je les vois déjà pointer le bout de leur nez— sachez autre chose: ce n’est pas parce que les modèles météo ne parviennent pas à être précis au delà de quelques jours, que les modèles climatiques ne peuvent pas simuler l’évolution climatique sur un siècle. En voici une métaphore, qui m’avait été soufflée par un jeune climatologue coréen, à l’occasion d’un séminaire que j’animais —bénévolement, bien sûr— à l’attention de jeunes chercheurs, sur les relations entre scientifiques et journalistes, en 2010 si je ne m’abuse: «Prenez une casserole d’eau et mettez-là sur le gaz. Faire de la météo c’est être capable de savoir ou la prochaine bulle de vapeur éclatera. Faire de la climatologie, c’est être capable de montrer qu’au bout d’un certain temps, toute l’eau se sera évaporée.» Je n’ai pas trouvé mieux depuis.

Ces simulations de la « cuvée hexagonale 2019 » se traduisent par des représentations à l’image de celle-ci, que j’ai adaptée des graphiques publiés par les deux groupes français de modélisation climatique, pour illustrer l’émission que nous avons consacrée, avec l’équipe de la Terre au carré, ce 17 septembre sur France Inter.

Résultats des modélisations françaises, pour 4 trajectoires climatiques possibles.

Avant d’aller plus loin, tentons de décoder ces références absconses, et penchons-nous sur la période 2015-2100, avec ces « enveloppes » verte, mauve, brune et rouge.

Chacune de ces courbes correspond à la combinaison d’un scénario socio-économique (les SSP1 à SSP5), et à l’excès d’énergie capté par la Terre, qui se mesure en watts par mètre carré (2.6 – 4.5 – 7.0 – 8.5). D’autres combinaisons sont possibles, mais pour plus de clarté, nos chercheurs français ont choisi de mettre en avant celles-là, pour donner l’ampleur de la fourchette.

Penchons-nous sur ces trajectoires socio-économiques, que j’ai librement traduit de cet excellent article de présentation (EN).

SSP1: La route verte

Panneaux photovoltaïques

«Le monde emprunte une route durable, graduellement mais systématiquement, en mettant l’accent sur un développement qui respecte les limites environnementales connues. La gestion des biens communs s’améliore lentement, les investissements dans l’éducation et la santé accélèrent la transition démographique et l’accent mis auparavant sur la croissance économique se déplace vers une quête plus large du bien-être humain. Guidée par un engagement croissant pour réussir les objectifs de développement, les inégalités sont réduites à la fois entre les pays et au sein des pays. La consommation s’oriente vers une faible croissance de l’usage des matières premières et une intensité en ressources et en énergie réduite.»

Commentaire tout personnel: c’est une trajectoire presque idéale, et très optimiste, qui conduit à un développement humain accru, une réduction des inégalités, le tout reposant sur une meilleure efficacité en termes de ressources et d’énergie, et une nette évolution au profit des sources d’énergie décarbonées (cela peut être les énergies renouvelables, le nucléaire, ou les deux.)

SSP2. Le milieu du gué

Manifestation en Argentine © Denis Delbecq

«Le monde suit une trajectoire pour laquelle les tendance sociales, économiques et technologiques ne changent pas de manière spectaculaire par rapport au passé. Le développement et l’accroissement des richesses se poursuivent de manière inégale, avec certains pays faisant des progrès relativement importants, quand d’autres n’y parviennent pas. Les institutions nationale et globales travaillent ensemble mais font de faibles progrès dans l’accomplissement des objectifs de développement durable. Les systèmes environnementaux subissent des dégradations même s’il existe quelques améliorations; l’intensité en ressources et en énergie diminue. La population globale connait une croissance modérée et se stabilise dans la seconde partie du siècle. Les inégalités de revenus persistent ou s’améliorent seulement lentement et posent un défi à la réduction de la vulnérabilité aux changements sociaux et environnementaux.»

Commentaire tout personnel: là, c’est une trajectoire plus pessimiste. On ne change pas grand chose par rapport à aujourd’hui, si ce n’est que l’efficacité de nos sociétés s’améliore: on produit mieux, avec moins de ressources et d’énergie. Mais ce monde-là n’est guère égalitaire.

SSP3. Une route chaotique

«La résurgence du nationalisme, les peurs vis à vis de la compétitivité et de la sécurité, ainsi que des conflits régionaux conduisent les pays à se focaliser de plus en plus sur des questions domestiques, ou au mieux régionales. Les pays s’efforcent de parvenir à une sécurité alimentaire et énergétique dans leur région, au détriment d’un développement plus global. Les investissements dans l’éducation et la technologie déclinent. Le développement économique est lent, la consommation requiert beaucoup de matières premières, et les inégalités persistent ou s’amplifient au fil du temps. La population connait une croissance lente dans les pays industrialisés, et élevée dans les pays en développement. La faible priorité, sur le plan international, accordée aux questions environnementales conduisent à de fortes dégradations écologiques dans certaines régions.»

Commentaire tout personnel: ça commence à ressembler au monde d’aujourd’hui, dont l’évolution a de quoi inquiéter. C’est un peu le repli, le chacun pour soi et que les pauvres (pays et gens) se débrouillent avec leur pauvreté et un environnement dégradé, puisqu’on leur sous-traite les extractions de ressources les plus sales et polluantes.

SSP4. Une route fragmentée

«Des investissements très inégalitaires dans le capital humain, associés à des disparités croissantes dans les opportunités économiques et le pouvoir politique, conduisent à un accroissement des inégalités entre les pays et au sein de ces derniers. A fil du temps, l’écart se creuse entre une société internationalement connectée qui contribue au savoir et aux secteurs gourmands en capitaux de l’économie globale, et une collection fragmentaire de sociétés à revenu plus faible, peu éduquées qui travaillent pour une économie low-tech et à fort besoin de main d’œuvre. La cohésion sociale se dégrade et les conflits et émeutes deviennent plus fréquents. Le développement technologique est important dans les économies et secteurs high-tech. Le secteur de l’énergie globalement connecté se diversifie, avec des investissements qui portent à la fois sur des combustibles riches en carbone, comme le charbon et les hydrocarbures non conventionnels, mais aussi des sources d’énergie à bas carbone. Les politiques environnementales se focalisent sur des questions locales, dans les régions à revenu moyen et élevé.»

Commentaire tout personnel: là, nous sommes, de mon point de vue, dans le vif du sujet, dans la tendance qui se dessine, en dépit des engagements des uns et des autres dans l’accord de Paris: le nord, riche, s’en sort à coup de technologie et d’inégalités internes. Ceux qui peuvent tentent de produire avec de faibles émissions de GES (ENR, nucléaire) tout en continuant de brûler du carbone, à l’image des gaz/pétroles de schistes aux Etats-Unis, du lignite en Allemagne, du charbon en Inde, en Pologne, etc.

SSP5. L’autoroute à fossiles.

«Ce monde a foi dans les marchés compétitifs, l’innovation et les sociétés participatives, pour produire un progrès technologique rapide et un développent du capital humain comme route vers un développement durable. Les marchés globaux sont de plus en plus entremêlés. Il y a également de forts investissements dans la santé, l’éducation et les institutions pour renforcer le capital social et humain. En même temps, cette quête de progrès économique et social est couplée avec des ressources fossiles abondantes et la généralisation de modes de vie gourmands en énergie et en ressources sur le globe. Tous ces facteurs conduisent à une croissance rapide de l’économie globale, tandis que la population culmine, puis décroit, au cours dur XXIe siècle. Les problèmes d’environnement locaux, comme la pollution de l’air, sont gérés avec succès. Il y a une vrai foi en la capacité de gérer les systèmes sociaux et écologiques, même si cela doit passer par la géo-ingénierie du climat.»

Commentaire tout personnel: ce scénario-là me semble moins plausible que le SSP4. A moins que notre folie soit telle qu’on continue à émettre du CO2 et autres gaz à effet de serre, tout en se préparant à injecter massivement du soufre dans la stratosphère, pour créer une sorte de parasol physico-chimique qui, comme le font les poussières volcaniques, modèrent les ardeurs du soleil.

Vous avez suivi jusque là, bravo! Revenons maintenant à la signification de la première figure. Aucun des quatre scénarios combinés ne permet d’atteindre les objectifs de la COP21,à savoir rester sous la barre des +2°C (par rapport à la moyenne 1880-1919). Il existe un scénario encore plus vertueux en terme de maitrise de la consommation et de réduction des énergies fossiles, qui pourrait répondre à cet objectif COP21, au prix d’un dépassement temporaire, puis d’un retour vers +2°C. Mais il est si improbable, qu’il n’a pas sa place ici!

Le scénario SSP3 7.0, qui me semble le plus plausible des quatre, conduit à une hausse de température comprise entre 4,5°C et un peu moins de 6°C. Rappelons d’abord où nous en sommes: +1°C environ depuis 1900.

Rappelons ensuite que ce sont des moyennes à l’échelle du globe. Que les océans se réchauffent moins (leur inertie thermique est beaucoup plus grande) que les continents. Pour la France, par exemple, il faut s’attendre à près d’un degré de plus que les projections globales. En Arctique, rappelait aujourd’hui David Salas y Mélia, de Météo France, dans La Terre au carré, la hausse pourrait atteindre 10°C. Voici ce que cela donne, en terme de disparités géographiques, dans deux scénarios. L’un est vertueux, l’autre pas.

On le voit, c’est surtout l’hémisphère nord qui se réchauffe, notamment en raison de la proportion plus grande de terres émergées par rapport aux océans. Pour nous autres, habitants de l’hexagone, cela signifie aussi que des étés caniculaires exceptionnels comme celui de 2003 deviendront la norme d’ici la fin du siècle. Et que ces canicules pourraient transformer tout ou partie de notre beau pays en fournaise, avec des records tutoyant les 50°C!

En matière de précipitations, les simulations françaises permettent de tracer des cartes comme celles-ci, toujours pour deux scénarios.

On le voit, ce n’est pas une surprise, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne: des régions seront plus arrosées, et d’autres moins. C’est par exemple le cas du bassin Méditerranéen, l’ouest des Etats-Unis et le nord de l’Amérique centrale, le sud de l’Afrique, Madagascar, une partie du sud-est asiatique.

Voyons maintenant ce qui se passe, en termes de glaces. On le sait, le Groenland a connu une fonte exceptionnelle cet été. Dans l’océan Arctique, les simulations françaises —rappelons que d’autres déjà publiées disent la même chose, il ne s’agit pas d’une exception culturelle!— confirment que si on continue à avancer comme on le fait, il n’y aura plus de banquise en été dans l’océan Arctique. Ce qui constitue ce que les spécialistes appellent un tipping-point, un point de non retour: quand la banquise disparait, ce qui est un miroir qui réfléchit le rayonnement et donc rafraîchit la Terre se transforme en radiateur.

Mercredi prochain, le 25 septembre, le GIEC publiera un rapport consacré à l’océan et à la cryosphère (la glace), qui n’est pas optimiste du tout, d’après les quelques fuites (que j’ai vérifiées, avant de vous écrire ici) qui se sont produites. Il s’appuie sur des résultats de modèles antérieurs, les premières simulation de nouvelle génération, comme celles dont il est question ici, n’ayant pas été publiée à temps. C’est dire s’il y a urgence. On peut se contenter de dire qu’on appréciera d’avoir moins de gelées dans son potager (ce que disait un auditeur de la Terre au carré, dans un message aujourd’hui). Ou se préoccuper de ceux qui, au sud et dans des pays infortunés —pas d’argent, ni de responsabilité dans ce qui se passe— risquent de morfler.

Denis Delbecq

• Réclame, pour la bonne cause: pour retrouver l’émission de la Terre au carré consacrée le 17 septembre à ces simulations climatiques, c’est par ici.

• Re-Réclame, toujours pour la bonne cause: n’oubliez pas non plus d’écouter (ou réécouter) les épatants reportages en Islande et au Groenland de Giv Anquetil, qui nous raconte l’enterrement d’un glacier, le boom des croisières de riches amateurs de sensations fortes (qui déboursent une fortune pour voir fondre la glace), et aussi les avantages miniers d’un dégel accéléré, sans compter l’essor inespéré de la pêche.

• Re-Re-Réclame. Pour les détails sur la manière de modéliser le système climatique terrestre et tous les mécanismes en jeu, vous pouvez vous reporter à mon papier qui vient de sortir dans La Recherche, dans un épatant hors-série sur les mathématiques, outils du réel.

La sécurité nucléaire, un vrai vaudeville

© Denis Delbecq

© Denis Delbecq

Il est vraiment impayable, notre nucléocrate parlementaire Claude Birraux. Vous imaginez un peu, ce toupet: il débarque à l’improviste dans la centrale nucléaire de Paluel, flanqué de responsables de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), comme ça, à l’heure de l’apéro et hop, il exige un exercice de sécurité! On pourrait tenter le truc et se pointer à l’Elysée dès potron-minet: «Bonjour monsieur le président, je suis un citoyen qui vient vérifier que vous avez tenu votre promesses. Voyons, chapitre 17, la baisse de la criminalité. Vous pouvez sortir votre manuel du candidat et justifier de vos résultats?»

Mais revenons à nos neutrons. Ainsi donc, vers 19 heures, Birraux demande (au fait, c’est lui ou l’ASN?) de simuler une perte d’alimentation électrique du réacteur numéro 1. Problème: le générateur diesel de secours est indisponible. A ben pas grave, on va attendre un peu et repousser l’exercice s’une paire d’heures… Alerte, arrivée des équipes de soutien en 25 minutes (sic!) et on y va pour «brancher» le réacteur 1 sur le courant du réacteur 2. Ah on n’a pas la clef, msieur, elle est «en commande». A minuit (H+130 minutes, donc, depuis le début retardé), tout ce petit monde entre dans un local technique. «Il y a un doute : les clés sur le panneau sont-elles mal étiquetées, ou bien sommes-nous dans le mauvais local ? Le local non plus n’est pas numéroté, ce qui est relevé par l’ASN. Après plusieurs allers et retours, entre la tranche numéro 1 et la tranche numéro 2, l’énigme est résolue : toutes les premières instructions du document de procédure semblent en réalité inexactes.» Bref, le problème n’est pas résolu, alors on passe au réacteur 3. Et là encore, le manuel comporte des erreurs de procédures…

Birraux a précisé que le personnel n’es jamais resté bloqué devant ces situations «parfois burlesques». Et finalement, la gestion des alertes nucléaires est épatante, si l’on en croit la fin du communiqué de l’OPECST (1), l’organisme présidé par Birraux: «Les parlementaires, accompagnés par des représentants de l’Autorité de sûreté nucléaire, ont pu observer des personnels d’EDF d’abord pris au dépourvu par des rédactions confuses des manuels de consignes, qui ont su ensuite faire preuve d’un professionnalisme et d’un engagement leur permettant de faire face de façon satisfaisante à ces contrôles inopinés. L’Autorité de sûreté nucléaire de son côté n’a relevé finalement aucun écart grave.»

En résumé, la gestion d’un exercice d’accident dans le nucléaire français, ça se fait avec des manuels «non opérationnels» bourrés d’erreurs et de lacunes, et c’est vachement «burlesque». Ça donnerait quoi en cas de vrai accident, avec le stress immense qui fondrait sur les opérateurs tel un éclair sur taureau de la pampa? Ah c’est vrai, les accidents nucléaires, ça n’arrive jamais.

PS: le pire, c’est que toutes les citations en italiques sont authentiques, telles que rapportées par l’AFP ou le communiqué de l’Opecst

(1) l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques)

Mini-taux de CO2, mais il fait le maximum

En Islande

En Islande

A deux semaines de la conférence de Cancun sur le climat, il y a des vérités scientifiques qui sont toujours bonnes à redire. C’est tout le sens du papier publié mi-octobre dans Science par une équipe américaine du Goddard Institute, complétée d’une version plus détaillée ce mois-ci dans le Journal of Geophysical Research. A partir de simulations climatiques, Gavin Schmidt et ses collègues ont tenté de vérifier le «poids» du gaz carbonique dans l’effet de serre et son amplification. Et malgré sa faible proportion (390 ppm ou 0,039%) dans notre atmosphère, le CO2 joue un rôle central. Le faire disparaître d’un claquement de doigt —ce qu’on peut faire lors d’expériences numériques—, et la température moyenne de la Terre chuterait brutalement en à peine vingt ans, pour s’établir autour de 0°C à l’équateur et -20°C à nos latitudes…

C’est entre autres ce que confirment ces travaux: le CO2 et le méthane donnent le la, l’eau —qui se vaporise ou se condense au gré de la température— est en quelque sorte un esclave, sujet aux effets «boule de neige»… Bref, le CO2 et les autres gaz non condensables pèsent 25% de l’effet de serre, et non 2% comme le martèlent certains climato-sceptiques peu exigeants sur la qualité de leurs sources. Baissez le CO2, la baisse de température qui s’ensuit condense de l’eau, réduit l’effet de serre, refroidit la température, et ainsi de suite. Augmentez le CO2, le réchauffement fabrique de la vapeur d’eau, qui amplifie le réchauffement, etc. Je vous donne plus de détails dans les colonnes du quotidien Le Temps.