Un éléphant vaut-il mieux que cent enfants noirs?

Décidément, on fait dans le sceptique par les temps qui courent. Le dernier opus de Bjorn Lomborg, le célèbre «écologiste sceptique» danois n’y va pas avec le dos de la cuiller. Alors qu’Obama a annoncé ses premières décisions dans le domaine de l’environnement (1), Lomborg adresse aux médias un texte par l’intermédiaire d’un mail titré «Les priorités globales d’Obama: Faisons-nous plus attention à un éléphant qu’à une centaine d’enfants noirs?» Un texte qui a été publié le 23 janvier dans un quotidien indien. Notez l’élégance du procédé.

Lomborg, pour le situer, ne refuse pas l’idée d’un réchauffement climatique causé par les activités humaines. Enfin cette fois-ci, puisque son dernier texte, publié dans le Guardian, laissait entendre que le rafraîchissement récent de la température de la planète prouve qu’elle ne se réchauffe pas. Une perception du climat à géométrie variable… (Lire La parole de l’Europe n’engage que celui qui l’écoute.

Lomborg, son credo est qu’il est trop tard pour agir sur le réchauffement avec nos moyens financiers et technologiques du moment, et qu’il vaut mieux se préoccuper d’autres problèmes dont l’efficacité est immédiate, tout en investissant dans la technologie pour qu’elle soit en mesure, au milieu du siècle, de nous permettre de combattre le réchauffement et surtout d’encaisser ses conséquences.

Les problèmes les plus urgents de la planète? Ce sont bien évidemment les fameux Objectifs du millénaire, à commencer par la faim et les épidémies qui déciment les populations au Sud. Personne ne dira le contraire. Dans son texte publié aujourd’hui, le Danois souligne qu’éradiquer le paludisme coûte soixante fois moins cher que le protocole de Kyoto. Les chiffres, on les connaît. Il suffirait en effet de soixante milliards en onze ans, soit quarante-cinq de plus que l’effort consenti aujourd’hui, pour que le palu ne soit qu’un mauvais souvenir, ou presque (1), comme je l’expliquais en septembre dans ces colonnes.

Pour Lomborg, ce n’est pas en luttant contre le réchauffement climatique qu’on aurait pu éviter la catastrophe de Katrina à la Nouvelle-Orléans, mais plutôt en entretenant les barrages et en améliorant les services d’évacuation. Lomborg se veut pragmatique, du genre: écoutez mes conseils et vous gagnerez des points de PIB…

Ce serait tellement séduisant s’il n’y avait un bug dans son raisonnement. Crise financière ou pas, le monde riche est riche. Très riche. Et il peut se permettre de combattre le gaspillage énergétique, l’aspect le plus efficace de la lutte contre le réchauffement, tout en dépensant un peu d’argent, si peu, pour combattre le sida, le paludisme et la faim dans le monde. C’est juste une question de volonté.

Obama a pris une décision qui n’a pas fait la une des journaux. Il a décidé de changer le fonctionnement du programme américain d’aide au développement (USAID), qui ne posera plus comme préalable pour les ONG l’interdiction de promouvoir la contraception. On aurait pu dire que Bush préférait les éléphants, mais le nouveau président vient de montrer qu’il entend bien aider les «enfants noirs». Quoi qu’en pense l’écologiste sceptique qui a encore manqué une occasion de se taire.

(1) Réexamen de la demande Californienne de légiférer sur les normes automobiles (voir mon papier sur le site de Science & Vie) et accélération des décisions pour fixer des normes automobiles fédérales.

(2) Distribution massive de moustiquaires imprégnées d’insecticide, tests de dépistage, programmes d’éducation aux gestes qui évitent la prolifération des moustiques, recherche sur un éventuel vaccin, recherche pharmaceutique, etc.

En Europe, on aime tellement les trains qu’on les regarde passer

Bon, alors c’est quoi ce fameux paquet-énergie européen? A lire les communiqués des uns et des autres, il y a de quoi en perdre son latin.

Chez Greenpeace, par exemple, on a refait les calculs. A les croire, le fameux objectif de 20% de réduction des émissions de gaz à effet de serre inscrit pour 2020 dans le texte européen serait un gros mensonge. Il s’agirait, selon l’ONG, d’un -4% par rapport au niveau actuel de rejets dans l’UE (ça doit correspondre à peu de choses près à une baisse de 20% par rapport à 1990). De même seuls 4% des industriels seraient concernés par la mise aux enchères des permis d’émission, au lieu de 100%. Force est de constater que si les industriels semblent déjà facturer ces permis, ils bénéficient d’un délai de paiement de plusieurs années pour leur carbone. Une version revue et corrigée de la méthode des hypermarchés qui font payer cash leurs clients, et ne s’acquittent de leurs dettes vis à vis des fournisseurs que plusieurs dizaines de jours plus tard. Enfin, pour finir sur Greenpeace, l’UE aurait fait le choix de laisser filer la température de la planète de 4°C d’ici la fin du siècle. Bref, le nombre vingt aurait définitivement laissé la place au « quatre ».

Si tout cela est vrai, comment lire le communiqué des industriels français des énergies renouvelables? On devrait fulminer, et on félicite Borloo et Nathalie Koisciusko-Morizet pour cet « accord historique ». Un communiqué vraiment sincère, ou la volonté de caresser nos ministres dans le sens du poil alors que les énergies renouvelables ont plus jamais besoin de l’Etat pour se faire une place au soleil? Je penche hélas pour la seconde solution.

En tous cas, il en est un qui est constant dans ses communiqués. J’ai cité l’écologiste sceptique, le danois Bjorn Lomborg. Lui n’est pas du tout content du texte adopté par les pays de l’UE. Pour lui, l’Europe va se ruiner pour abaisser la température de la planète d’un vingtième de degrés d’ici un siècle. Bref, le credo de Lomborg c’est que tout ça est si cher, qu’il vaut mieux laisser filer le climat. Tout juste concède-t-il la nécessité de multiplier les investissements par dix pour mettre au point des techniques énergétiques sans carbone. Bref, la technologie nous sauvera, alors on oublie tout le reste. Au passage, pourquoi s’évertuer à faire de tels investissements, alors que Lomborg affirme que la Terre se refroidit depuis quelques années?

A y regarder de près, on a quand même l’impression que l’Europe a décidé de jouer les symboles, mais seulement les symboles. On se fixe des objectifs qui pourraient paraître ambitieux. Mais on évite surtout de toucher à ce qui fâche. Comment lire autrement le blanc-seing donné aux constructeurs de bagnoles, aux brûleurs de charbon, aux cimentiers, aux sidérurgistes… On va mettre des panneaux solaires électriques un peu partout avant de se rendre compte qu’ils auraient rapporté deux ou trois fois plus si on avait attendu seulement cinq ans. On va continuer à planter des moulins à vent. Et on oubliera une chose essentielle. La bataille du climat se jouera sur le front de l’efficacité énergétique, ou l’art de produire autant sans dépenser plus d’énergie. Aux Etats-Unis, la nomination du physicien Steven Chu —qui ne pense qu’à ça— à la tête du ministère de l’énergie montre bien qu’il s’est passé quelque chose dans la tête des Démocrates. Pas forcément pour des raisons humanistes, et la défense des futures victimes du réchauffement.

Non, il s’agit de pragmatisme. Maîtriser ses dépenses plutôt que d’augmenter ses recettes, c’est l’assurance de sécuriser ses approvisionnements énergétiques. L’assurance aussi de créer de l’emploi qui ne se délocalise pas. Il y a une petite info qui en dit long sur ce que nos responsables ont en tête. Le fournisseur Poweo propose à ses clients français une assurance « grand froid ». Pour 48 euros par an, on vous reverse 1 euro par jour et par degré en dessous de la température prévue par Météo France en période de « grand froid ». C’est comme ça qu’on va sauver la planète?