Rapport du GIEC: les climato-sceptiques affutent leurs armes

Par Denis Delbecq • 17 décembre 2012 à 12:34 • Categorie: A la Une
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Il faut croire que les climato-sceptiques étaient dans la panade: le Climategate de 2009, le plus grand piratage de correspondance scientifique de l’histoire, a fait pschitt. Aux Etats-Unis, la négation du consensus climatique a perdu du terrain depuis deux ans, notamment avec la succession d’aléas climatiques. Alors il fallait frapper un grand coup, histoire de réveiller les troupes. Par exemple, en rendant public le document de préparation du prochain rapport de l’ONU sur le climat (GIEC) —qui doit être achevé en septembre 2013—, quitte à déformer son interprétation pour la cause.

C’est donc ce qui a été fait il y a quelques jours par un certain Alex Rawls, qui se présente comme écrivain/auteur et comme l’un des relecteurs du rapport du GIEC. Un peu comme si je prétendais, moi-même, donner des leçons de climatologie aux scientifiques qui consacrent leur vie à cette discipline passionnante. Bref, le premier « draft » du document est donc accessible au commun des mortels. Et il y aurait un scoop dans ce rapport, à en croire Rawls et ses copains, la preuve que l’idée d’un réchauffement lié aux activités humaines ne serait qu’un immense complot qui dure depuis des décennies. Le coupable serait donc le soleil!

Je ne prendrai qu’un exemple de cette évidente mauvaise foi. Le britannique James Delingpole, journaliste et contributeur du très sceptique Telegraph, a commis un court billet, titré «Réchauffement d’origine humaine: même le Giec admet que le jeu est terminé». Delingpole écrit que «le rapport qui a fuité arment ce que certains d’entre nous soupçonnons depuis très longtemps: la thèse d’un rôle humain dans le réchauffement est affaiblie; le soleil joue un rôle beaucoup plus significatif dans le changement climatique que le consensus scientifique avait accepté d’admettre.» A l’appui de sa thèse, mon confrère de citer un «aveu assassin», un court paragraphe du rapport que je vous livre aussi (il se trouve en haut de la page 43 du chapitre 7):

«De nombreux liens empiriques ont été proposés entre les rayons cosmiques ou les archives d’isotopes cosmogéniques et certains aspects du système climatique (*). Le forçage lié au seul changement d’irradiance solaire ne semble pas expliquer ces observations, impliquant l’existence d’un mécanisme d’amplification tel que l’hypothèse d’un lien entre CGR et nuages. Nous mettons l’accent ici sur les relations observées entre CGR et les propriétés des nuages et des aérosols.»

Une petite explication s’impose: il est question ici d’un mécanisme supposé, dans lequel les rayons cosmiques joueraient un rôle dans la formation des nuages et des aérosols, rayons dont l’intensité est liée à l’activité du soleil. La lecture de ce paragraphe laisse donc penser que le rôle de l’activité solaire aurait donc été sous-estimé. Le hic, avec cette citation reprise par Delingpole, c’est qu’elle est tronquée et sortie de son contexte. Car la section consacrée à cette question a été omise, et elle dit exactement le contraire de ce que les climato-sceptiques ont envie d’entendre:

«Bien qu’il existe quelques preuves que l’ionisation liée aux rayons cosmiques pourrait renforcer la nucléation des aérosols dans la troposphère libre, il existe un niveau modéré de preuve et un fort niveau d’accord sur le fait que le mécanisme d’ionisation lié au rayonnement cosmique est trop faible pour peser sur la concentration en noyaux de condensation de nuages ou son évolution au cours du siècle dernier ou durant un cycle solaire d’une quelconque manière significative. L’absence de tendance en matière de rayonnement cosmique depuis cinquante ans [2 références] fournit un autre argument fort contre l’hypothèse d’une contribution majeure des rayons cosmiques sur le changement climatique en cours.»

La publication en septembre prochain du rapport du GIEC (ou plus exactement du premier volet, les autres s’étaleront sur un an) promet une nouvelle guerre idéologique conduite par les lobbies du carbone, et leurs alliés de circonstance. Car on connait l’essentiel des travaux sur lequel il s’appuie, qui est publié ou en cours de publication. Pour avoir mené l’enquête pendant près de deux mois, et interrogé de nombreux scientifiques, le constat semble plus solide que jamais. Le GIEC confirmera que le réchauffement climatique observé au cours du XXe siècle ne peut s’expliquer sans les émissions de gaz à effet de serre liées aux activités humaines. Et prédisent une hausse de température (par rapport à l’époque pré-industrielle) dans une fourchette voisine de 2°C à 5°C d’ici 2100 suivant le scénario retenu. Et pas question cette fois d’invoquer des projections socio-économiques hasardeuses pour balayer ces projections: les physiciens ont travaillé dans le cadre d’hypothèses purement physiques sur des niveaux de gaz à effet de serre possibles en 2100. leur quatre scénarios s’inscrivent entre un optimisme outrancier (qui implique une politique forte et immédiate —peu probable— ainsi que notre capacité, à partir de 2070 environ, à pomper du CO2 dans l’atmosphère) et un pessimisme de mise quand on observe le business as usual, et la faillite des politiques publiques amplifiée par la crise économique. En septembre prochain, nous aurons une fourchette des trajectoires possibles, aux sociétés humaines de faire leur choix.

NB. Pour ceux qui lisent la prose scientifique, je vous propose une traduction (rapide et) complète de la totalité du sous chapitre consacré à cette question dans le pré-rapport. Désolé pour le jargon, que j’ai parfois adouci par des remarques entre crochets, sans italiques.

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