Sortie du nucléaire: il est urgent d’attendre

Par Denis Delbecq • 14 mars 2011 à 23:46 • Categorie: Droit de suite

Il y a des trucs qui sont bizarres à écrire. J’ai ressenti ce soir un certain accord avec Claude Allègre, opposé dans un très court débat à Daniel Cohn-Bendit (DCB) sur France 2. Je vous rassure, je n’ai pas viré ma cuti pour autant ni adhéré fissa à sa fondation Ecologie d’avenir. Mais je persiste à penser que l’heure n’est pas venue de tirer les conséquences des tristes aventures du nucléaire japonais, aussi révélatrices soient-elles de la nécessité de se débarrasser de l’atome.

J’ai d’abord sursauté, apprenant que le tronc-journaliste du JT de France 2 recevrait la patronne d’Areva. Après Eric Besson et NKM en porte-parole de l’industrie nucléaire le week-end dernier, David Pujadas s’est retrouvé en porte-voix des nucléocrates français qui sentent bien qu’il y a péril en la demeure. Quelle leçon de journalisme! Mais je m’égare.

Vrai-faux débat. Pourquoi ce parallèle initial à la pensée d’Allègre? Parce que je persiste et je signe, il y a un temps pour tout. Non qu’il ne soit pas nécessaire de débattre du nucléaire, on a connu assez de farces sur le sujet que tout vrai débat, démocratique et impartial, serait une preuve que notre démocratie n’est pas morte. Bien sûr, les arguments de DCB, sur le thème «laissons parler les scientifiques, puis les politiques et ensuite le peuple s’exprimera» ne peuvent que séduire. On a vu le nuage de Tchernobyl repoussé derrière la ligne bleue des Vosges par la pensée de nos politiques et autres stratèges; le nucléaire écarté du «Grenelle»; les vrai-faux débats publics sur les réacteurs EPR et tout le toutim. Non, si je me suis senti un très court instant proche d’Allègre tout en me rappelant que la Terre est ronde, c’est qu’on ne sait rien de ce qui se passe réellement dans les réacteurs nucléaires endommagés au Japon. Tout juste peut-on recouper les pièces du puzzle qui nous parviennent brouillées.

Les fidèles lecteurs de ce site l’auront compris, il n’y a pas de promiscuité à attendre entre Allègre et l’auteur de ces lignes. Parce qu’une fois affirmé qu’il n’est pas temps de débattre à la télévision de ce qu’on ne connait pas (pas encore, espère-je), la question du nucléaire ne se résume pas à la sismicité de tel ou tel pays, comme l’affirme Allègre. Comme l’a rappelé Cohn-Bendit, ou ce que j’ai lu aujourd’hui dans les colonnes de Libé, personne ne peut prévoir un concours de circonstances qui transforme l’aléa en accident gravissime.

Excès. L’Allemagne se pose enfin la question de surseoir à sa décision financière de prolonger la durée de vie des réacteurs? Pourquoi pas, cette légitime question se posait avant le tragique séisme japonais. Certains aux Etats-Unis proposent une pause dans un renouveau du nucléaire qui s’est auto-dissout dans l’impossibilité de trouver les capitaux pour y parvenir? Là encore, la question est posée depuis longtemps, même si Wall Street y a répondu plus récemment. Je pourrais dire la même chose pour justifier les demandes de référendum (ou celles de fermeture des centrales sans préavis de l’Observatoire du nucléaire qui se paie même le luxe d’allumer les organisations antinucléaires qui réclament un débat). Mais il y a trop d’excès dans la tournure prise en France sur le nucléaire depuis samedi. La question mérite ô combien d’être posée. Mais avant de jeter une question en pâture, on réfléchit. Et ceux qui se montrent les plus pressés aujourd’hui sont aussi les mêmes qui critiquent notre triste habitude de légiférer sur la pression d’un fait divers. Un accident nucléaire ou un sordide crime sexuel, au risque de choquer, ne sont pas un prétexte pour agir dans la précipitation. Un argument utilisé dans un cas reste, s’il est valable, audible quelle que soit la situation.

Ce qui se passe au Japon est grave, j’y reviendrai dans un autre article. Mais de grâce, prenons le temps. Le parc nucléaire hexagonal est certes antédiluvien, du moins pour certaines centrales. Mais un débat, ça se prépare. Ça se mûrit. L’urgence n’a jamais été bonne conseillère. Nucléocrates et anti-nucléaires me détestent. Je prend ça comme un hommage.

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