Genèse d’un article avorté

Posté le 14 oct 2010 dans la catégorie:Lecture. Vous pouvez suivre les réponses via le fil RSS 2.0.
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Intrigué par des travaux scientifiques, et des compte-rendus dans la presse, j’avais proposé au Temps de faire un papier sur le lien entre la couleur de l’océan et les cyclones. Après enquête, j’ai décidé de ne pas le faire paraître. Explications.

Cyclone dans le Pacifique © Nasa

Cyclone dans le Pacifique © Nasa

Quand on est freelance, on déteste travailler pour rien. Passer quinze coups de fil, des heures de discussions au téléphone, des mails échangés, pour se rendre compte que le sujet tombe à l’eau, c’est assez désagréable. C’est ce qui m’est arrivé cette semaine, après avoir enquêté sur des travaux scientifiques sur le rôle de la couleur des océans dans la formation des cyclones.

J’avais lu ces travaux, qui remontent à mi-août, ainsi que plusieurs papiers parus dans la presse anglo-saxonne, et dans le Figaro. Tous expliquaient que la présence en surface de phytoplancton offre des conditions favorables à la formation d’un cyclone, et suggéraient qu’on pourrait mieux prévoir leur trajectoire en regardant la couleur de l’océan. Un paramètre qui résiste encore aux météorologues, donc un sujet de choix pour le journaliste que je suis. Bref, les travaux publiés dans Geophysical research letters par l’équipe d’Anand Gnanadesikan à la NOAA (2) étaient d’un grand intérêt, et j’avais donc «vendu» un papier au quotidien Suisse Le Temps.

Au cours de mon enquête, j’ai donc discuté avec Anand Gnanadesikan, mais aussi avec le «pape» de la couleur des océans, le français André Morel, du laboratoire d’océanographie de Villefranche (1), le japonais Akiyoshi Wada, du centre de recherches sur les cyclones, de la météo japonaise. J’avais aussi songé parler aux chercheurs américains du National Hurricane Center, avant de renoncer vu leur affiliation à la NOAA, comme plusieurs des auteurs du papier des GRL. Je me suis donc tourné vers Hervé Giordani, qui travaille sur les cyclones au centre de recherches de Météo-France.

Au fil de ces discussions m’est apparue l’idée que je faisais fausse route. Que les travaux de Gnanadesikan ne concluaient pas du tout à ce que la presse avait pu en dire. Lui-même, d’ailleurs ne m’a jamais dit qu’on pourrait améliorer la prévision des cyclones.

Développement du plancton pendant le El Niño de 1998 © Nasa

Développement du plancton pendant le El Niño de 1998 © Nasa

Revenons aux fondamentaux: l’équipe américaine a conduit des «expériences numériques». Elle a décrit dans ses modèles un océan Pacifique Nord-Ouest privé de phytoplancton. Sa présence capte et stocke de l’énergie solaire à la surface de l’océan. Le verdict est simple: avec une eau bleue, sans phytoplancton, il y aurait 70% de cyclones en moins dans la région. Non pas parce qu’ils ne se formeraient plus, mais parce qu’ils passeraient plus au Sud, dans des eaux plus favorables. Seconde expérience, les chercheurs ont enlevé —toujours virtuellement— 50% du phytoplancton, et relevé une baisse de 35% du nombre de cyclones, parfaitement (trop?) en phase avec le résultat précédent. Un résultat que Gnanadesikan et ses collègues comparent avec des observations faites dans les années soixante, où il y avait moins de cyclones et moitié moins de plancton autour de Hawaï.

Gnanadesikan est un chercheur honnête, et il m’avait dit que ces observations planctoniques sont controversées. Il n’a donc jamais cherché à m’induire en erreur. Interrogé sur son domaine de compétence, le phytoplancton et la couleur de l’océan, entre autres, mais pas les cyclones, André Morel m’a longuement confirmé pourquoi les travaux sur la «baisse» observée du phytoplancton mentionnés dans l’article des GRL ne font pas l’unanimité chez les spécialistes. Ce serait trop long à raconter ici, mais cela démontre qu’il n’y a rien à tirer des comparaisons entre les simulations numériques et les observations sur le terrain.

Du Japon, Akiyoshi Wada m’a expliqué que le rôle de la température de surface des océans pèse peu sur la dynamique d’un cyclone. «Les variations de pression induites par la variabilité du phytoplancton sont faibles, de l’ordre de quelques hectopascals.» Pour des pressions, au centre du cylone, de l’ordre de 900 hPa, c’est effectivement peu. Wada va plus loin. «Dans le Pacifique nord-ouest, les conditions atmosphériques (hautes pressions subtropicales, mousson) déterminent fortement les flux d’air qui sont importants pour la prévision des trajectoires. C’est pour cela que le plancton influe si peu.» Mais Wada, qui a travaillé et publié sur le sujet, souligne qu’effectivement, à long-terme, «une diminution du phytoplancton peut influer sur l’activité cyclonique dans le Pacifique Nord-Ouest». Le problème, c’est que, comme me l’a expliqué André Morel, personne ne peut prédire ce qu’il adviendra du cycle planctonique à l’avenir, au fur et à mesure du réchauffement climatique. «Dans cette région, c’est d’abord l’oscillation climatique ENSO (les cycles Niño-Niña) qui conditionne la localisation du plancton.»

Le coup de grâce est venu de ma discussion avec Hervé Giordano. Il a relevé que Gnanadesikan et ses collègues ne mentionnent pas la notion de quantité d’énergie dans l’océan. «Et la quantité d’énergie est un paramètre important de la dynamique des cyclones. Mais elle se mesure sur l’ensemble de la couche d’eau qui est brassée, sur une épaisseur d’une cinquantaine de mètres. Le phytoplancton influe bien évidemment sur la température de surface, mais sur une épaisseur d’un mètre seulement…» Bref, sa présence ou pas ne change pas grand chose à l’énergie disponible pour alimenter le «moteur» d’un cyclone.

Et voilà. Fort de tout cela, j’ai décroché une dernière fois mon téléphone, pour expliquer au Temps pourquoi le sujet ne méritait pas un article, parce qu’hélas, la place est comptée dans un journal imprimé. Et mon interlocuteur est tombé d’accord avec moi. Exit le papier (et la paie…). Mais comme la place n’est pas comptée dans ces colonnes, et que cette anecdote explique bien la manière dont nous travaillons, nous journalistes, à partir des publications scientifiques, elle avait toute sa place sur Effets de Terre.

(1) Lire par exemple cet article que j’avais fait il y a deux ans pour le Journal du CNRS, à propos de travaux sur la couleur du Pacifique où, dans certains endroits, l’eau est si pure, si vierge de plancton, qu’elle en est violette.
(2) Administration américaine de l’océan et de l’atmosphère.

Denis Delbecq

 

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9 Réponses pour “Genèse d’un article avorté”

  1. peyu dit :

    Euh, je crois qu’il y a une erreur là:
    « Les variations de température en surface liées à la variabilité du phytoplancton sont faible, de l’ordre de quelques hectopascals »

    ce serait pas plutôt des variations de pression ?

  2. HollyDays dit :

    J’avais aussi remarqué l’incohérence entre les «variations de température» et l’unité mentionnée, l’hectopascal. Et si on veut être tout à fait pointilleux, il me semble que l’on n’ écrit pas (et l’on ne dit pas) « génèse », mais « genèse », sans accent (enfin, avec un seul accent, sur le second ‘e’).

    Sinon, en effet, l’anecdote valait d’être contée sur votre blog, puisque, comme vous dites, la place n’y est pas comptée. Et d’avoir refusé in fine de publier le papier dans le temps (fussiez-vous dans les temps) doit être compté à votre actif. Vous devez en être content ! :-)

  3. Tilleul dit :

    Ah ben ça vous apprendra la prochaine fois vous ferez comme plein de vos collègues, vous irez juste recopier la dépêche AFP recopié d’un communique de presse, bien au chaud à côté de la machine à café… Faut vraiment pas être bien pour se mettre à enquêter quand on est journaliste…

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