La “Mierda” est de retour

Par Denis Delbecq • 30 avril 2010 à 11:33 • Categorie: A la Une
Janvier 2003, la chasse au pétrole du Prestige © Denis Delbecq

Janvier 2003, la chasse au pétrole du Prestige © Denis Delbecq

Cette fois, ça y est. Les premières flaques de mierda ont touché les côtes de Louisiane. Et ça promet de jolis dégâts dans une région où la terre et la mer se mélangent dans de gigantesques étendues marécageuses.

Bien évidemment, cette affaire affiche la même odeur que beaucoup d’autres: Torrey Canyon, Amoco Cadiz, Exxon Valdez, Erika, Prestige… Autant de navires —pour ne citer que ceux-là— qui sont allés souiller la côte. Il faudra ajouter Horizon, un drôle de nom pour une plateforme qui a repeint cette ligne magique d’un marron puant.

La carte que publie le Monde a des airs de tectonique des plaques. La nappe semble prête à se lover dans cette côte particulièrement fragile, si apte à capter les pollutions. Ça promet, même s’il faut raison garder. En écoutant la radio ce matin, j’entendais que la nappe menace désormais plus de quatre cents espèces animales. Et ça a sonné bizarre. Sans doute parce que l’expression «espèce menacée» résonne-t-elle de tout autre chose?

En lisant un article du Monde, sur cette étrange idée de brûler la nappe en mer, il me vient une question. On parle de barils, de mètres cubes, mais finalement pas grand chose de clair, pas d’unité qui mettrait tout le monde d’accord. Alors prenons la calculette. Le baril vaut 159 litres, le mètre cube pèse —à la louche— huit cent kilos. Il y aurait donc, en ce moment, 32 000 tonnes de brut en goguette, auxquels s’ajouteraient 600 tonnes quotidiennes venus du puits en fuite. Par comparaison, l’Amoco embarquait 227 000 tonnes, l’Erika, 30 000 tonnes, et le Prestige, 77 000 tonnes.

Ne voyez pas dans ces chiffres une quelconque tentative de banalisation de la catastrophe de l’Horizon. Une fois à terre, chaque tonne de pétrole est une tonne de pétrole, et quand on la prend sur la tête, on souffre. Chaque humain qui vit de la mer est une victime, qu’il soit pêcheur, éleveur de crevettes ou qu’il vive du tourisme. Victime qui le ressent comme tel avant même d’avoir été frappée, d’ailleurs. C’est ce que j’avais constaté à Saint-Jean-de-Luz, en janvier 2003, envoyé par Libé attendre l’arrivée du pétrole du Prestige, ne voyant rien venir sauf la peur des hommes. Et puis la mierda est arrivée, une fois le reporter parti en mer suivre les opérations de nettoyage au large. Ça avait quelque chose d’absurde de voir ces efforts surhumains, ces marins épuisés par plus d’un mois de lutte contre des crottes qu’on aurait dit larguée par quelque ptérodactyle. L’impression de ramasser la diarrhée du Prestige à la petite cuiller, l’estomac malmené par la houle du large (1).

Il y a déjà trente ans, ado, j’avais été scotché, c’est le mot, par d’innombrables plaques de «goudron» sur les plages de Galveston. Je n’ose imaginer ce que cela est devenu. Le Golfe du Mexique a été abandonné depuis longtemps. Aux exploitants pétroliers (plus de 3500 plate-formes), et à l’agriculture industrielle dont les rejets transforment épisodiquement une large région autour de l’embouchure du Mississippi en véritable zone morte, dans laquelle aucune vie n’est possible. Cette pollution-là ne provoque ni emballement, ni déploiement d’envoyés spéciaux. Pas plus que la « vraie » pollution pétrolière, invisible, insidieuse. Chaque année, ce sont des dizaines d’Erika qui sont ainsi rejetés dans les océans de la planète, dans l’indifférence générale.

J’ai fait un rêve l’autre jour, en apprenant cette catastrophe. Qu’on arrête enfin de donner des noms évocateurs à ces constructions qui peuvent à tout instant menacer océans et rivages. Horizon? Et pourquoi pas Equateur, Alizé, Estran, tant qu’on y est. L’horizon, c’est la ligne qui a attiré les premiers marins conquérants, prêts à en découdre pour aller voir ce qu’il cache. L’horizon, aujourd’hui, pour la Louisiane, et demain sans doute pour l’Alabama, c’est un machin nauséabond largué par la folie des hommes. Sept ans après, la seule évocation de marée noire me replonge dans cette semaine passée à me vautrer sur le pont huileux d’un supply de la Marine nationale. Une odeur qui ne m’a jamais quitté. On a la Madeleine de Proust qu’on peut.

(1) Pour ceux que cela intéresse, une galerie de photos de ce reportage est en ligne.

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