Oubliez les bœufs!

Par Denis Delbecq • 11 avril 2008 à 8:47 • Categorie: A la Une, Rubriques

© Denis DelbecqCela fait sans doute longtemps qu’on n’a pas vu ça. La crainte d’une pénurie alimentaire revient sur le devant de la scène et nourrit des crises de plus en plus dures dans les pays en développement. Il suffit de taper FAO dans un moteur de recherches de news pour s’en rendre compte. Et pourtant, les journaux font plus leurs Unes sur le coût de la crise financière aux Etats-Unis que sur ces émeutes de la faim…

Au Sénégal, en Mauritanie, en Egypte, à Haïti, ces émeutes se succèdent face à la forte hausse du prix des denrées alimentaires. Le prix de certaines céréales flambe. Dans un chat avec les lecteurs du Monde publié jeudi, Jacques Diouf, le patron de l’organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), rappelait qu’il avait prévu ces émeutes dès octobre. Dans Libé, qui consacre un court papier à ce sujet ce matin, Christian Losson rappelle des chiffres qui font froid dans le dos: en 2007, le prix des produits laitiers a grimpé de 80% sur le marché mondial et les céréales de 42%… Les stocks alimentaires mondiaux ne sont plus que de douze semaines, et malgré la hausse de la production, devraient encore baisser en 2008 pour atteindre des niveaux inégalés depuis vingt-cinq ans.

En France, les consommateurs se sont bien rendus compte de la hausse des prix alimentaires. Et en Italie, les ménagères protestent contre la hausse du prix des pâtes. Mais l’impact de la hausse des cours sur les ménages reste modéré en Europe puisqu’une famille y consacre environ 15% de son budget pour se nourrir, contre les trois-quarts pour une famille nigériane, rappelle Losson. En Inde, c’est 50% à 60% du revenu qui, en moyenne, part dans l’alimentation. Bien évidemment, cette part est d’autant plus élevée que l’on est pauvre, et pour les familles les plus fragiles, même en Europe, la hausse est difficile à digérer…

Pourquoi tant de hausse? D’abord et surtout parce que se conjuguent la démographie galopante et le développement économique qui conduit à des changements alimentaires. Récemment, lors d’une conférence sur l’Etat de la planète que je donnais, j’ai entendu des remarques acerbes dans la salle quand j’expliquais que la consommation de viande devient un problème de plus en plus difficile à gérer, tant elle pompe sur les stocks de céréales. Mais c’est un facteur de plus en plus inquiétant: au fur et à mesure qu’ils se développent, les pays du sud (Inde et Chine en tête) se ruent sur les pratiques alimentaires occidentales et consomment de plus en plus de bœuf et de produits laitiers… Chacun, moi le premier, peu donc faire du bien à son portefeuille, aux cours mondiaux et à sa santé en réduisant sa consommation de bidoche au profit de légumes bio, non?

Il y a aussi des facteurs climatiques, comme la sécheresse qui frappe l’Australie, un des greniers à blé de la planète. Des pays qui mettent des barrières à l’export pour protéger leur demande intérieure, comme l’Argentine. Là-bas, le pays a été paralysé pendant plusieurs semaines par un conflit et des blocus routiers, organisés par les producteurs de céréales et de viande pour protester contre la hausse de taxes à l’exportation. Un conflit dur et plusieurs fois ces derniers jours, des serveurs de restaurants m’avaient expliqué qu’ils ne recevaient plus de viande, dans plusieurs villages du nord-ouest du pays.

La flambée des cours du pétrole n’arrange rien dans un monde où le développement de l’agriculture se fait à coup de tracteurs et d’engrais et de pesticides qu’il faut bien fabriquer. Il y a aussi la forte demande de céréales pour les biocarburants. Si elle reste marginale en terme de tonnage, elle augmente un peu plus la tension sur les marchés et fait grimper les cours.

Mais le pire de tout cela est aussi dans ce qu’affirme Diouf aux lecteurs du Monde: sur le marché à terme de Chicago, on a vu des envolées de cours de 31% en une seule journée, sous la pression de spéculateurs qui jouent la hausse… Et lui pense pourtant que la planète peut très bien nourrir les neuf milliards d’habitants attendus pour la moitié du siècle, et sans recours aux OGM s’il vous plaît. Mais les députés de l’UMP ne doivent pas connaître l’existence de la FAO puisqu’ils ont préféré livrer l’agriculture française aux multinationales du gène modifié plutôt que de placer la France en tête du combat pour la protection de la biodiversité…

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