La religion face à la secte: qui est qui?

Par Denis Delbecq • 18 octobre 2007 à 12:18 • Categorie: A la Une, Rubriques

e reçois ce matin le commentaire d’un certain «Karva» qui répond à mon coup de gueule contre le rapport Syrota, un document de prospective énergétique qui prône le retour au tout-électrique, nucléaire s’entend. «Karva» me reproche notamment d’être antinucléaire par religion. Je suis heureux de pouvoir débattre avec le «dirigeant de la Société française de physique» qu’il affirme être. J’aurais préféré connaître le pedigree de mon interlocuteur plutôt que son statut anonyme.

Karva, donc écrit (je me suis permis de corriger quelques fautes d’orthographe pour faciliter la lecture):

Je crois que vous faites une erreur profonde. En tant que dirigeant de la Société Francaise de Physique (SFP), nous avons invité il y a une dizaine d’années Monsieur Benjamin Dessus à nous exposer ses vues. A cette époque, les idées sur le problème de l’effet de serre et de l’avenir énergétique n’étaient pas bien claires, et nous avions grand besoin de réflechir. Nous avons écouté son exposé et nous avons rencontré un monsieur qui était dogmatiquement anti-nucleaire: il expliquait avoir étudie la Physique pour montrer combien on pouvait trouver autre chose que l’énergie nucléaire pouvait être évitee. La même ligne se retrouve dans Negawatt.

Bien entendu, avoir des convictions n’est pas interdit pour un scientifique! Mais dans ces deux cas, cela aboutit a un aveuglement, et il est normal qu’un organisme comme la Commission Syrota relativise ce type de point de vue, comme nous l’avons fait à la SFP. Vous êtes de toute evidence dans ce même courant, et je regrette que la réflexion sur les problèmes énergétiques soit tellement polluée par des à-priori qui me semblent plutôt religieux.

La question: en se serrant la ceinture, comme le proposent ces militants, est-il possible d’imaginer que le monde se developpe sans utiliser l’énergie nucleaire pour limiter l’effet de serre, et pallier l’épuisement des ressources fossiles? Je ne le pense pas, et vous allez avoir de plus en plus de mal a en convaincre les scientifiques, et —-de plus en plus— le public. Je pense que l’énergie nucléaire sera notre grande carte maîtresse. Pas suffisante, mais nécessaire! Comment nier qu’une meilleure utilisation et des économies de l’énergie sont aussi nécessaires?

Quant a l’argument des paysages, je me rappelle bien que leur esthétique a été à cette période utilisée par les antinucléaires pour critiquer les centrales… Mais j’aime mon pays, et je préfère réserver aux landes allemandes la forêt d’éoliennes…

Vous avez raison de souligner que mes opinions s’affichent sur une ligne proche de celle de Global Chance et Negawatt. Non par religion, comme vous semblez le penser. J’ai été très antinucléaire —religieusement— à l’époque de Plogoff. J’ai aujourd’hui un point de vue beaucoup plus mesuré. Il n’en reste pas moins que le nucléaire n’a toujours pas démontré son caractère durable, avec une gestion à long terme des déchets qui n’a toujours pas été résolue, en France comme dans la totalité des pays qui font appel à l’énergie nucléaire. De plus, la multiplication du nucléaire, notamment dans les pays qui n’en disposent pas, pose de vrais soucis de prolifération. Proposera-t-on d’installer toutes les centrales nucléaires de la planète dans les pays sûrs?

Les pouvoirs publics français font l’objet d’un aveuglement permanent depuis des décennies. Aujourd’hui, même l’Agence internationale de l’énergie ne croit pas une seconde, dans ses scénarios de prospective, que le nucléaire sera un outil de lutte contre l’effet de serre. L’Agence prévoit même une diminution de la part du nucléaire dans le bilan énergétique de la planète.

Vous parlez de religion, je vous répondrait secte. En France, tout vrai débat démocratique est impossible sur le nucléaire. Vos propos semblent le confirmer: on écarterait donc les propositions d’antinucléaires «religieux» tout en acceptant celles des nucléocrates «sectaires». Quand on prétend discuter de l’avenir, la moindre des choses est de regarder l’ensemble des scénarios disponibles. Benjamin Dessus, s’il ne cache pas son hostilité au nucléaire, est un expert reconnu depuis longtemps. Notamment pour son absence d’aveuglement. Relisez le rapport Charpin-Dessus-Pellat. Ou comment un porte-parole du nucléaire (Pellat était Haut commissaire à l’énergie atomique) et un antinucléaire convaincu (Dessus) mettent leur énergie au service de leur pays: que je sache, le sérieux de leur travail n’a pas été remis en cause. Ils passent en revue TOUS les possibles, aussi bien des scénarios proches de ceux que dessine Negawatt que d’autres faisant appel à un renforcement du nucléaire pour répondre à une soif d’énergie galopante. Le rapport Syrota n’a pas cette objectivité.

Les scénarios de type «Négawatt» existent. Ils ne sont pas une bible pour écologiste chevelu. Ce sont des travaux sérieux, étayés, argumentés qui méritent autant de respect que les modèles énergivores. Il est démontré que l’investissement dans les économies d’énergie et les énergies vertes crée plus d’emploi et de richesses que dans le nucléaire. Le seul remplacement des ampoules à incandescence par des modèles à basse consommation représente l’équivalent de la production d’un réacteur nucléaire de dernière génération. N’oublions pas aussi qu’Areva est le premier consommateur d’électricité, si on omet EDF lui-même, entre ses centrales nucléaires et le réseau de distribution

Vous affirmez, «karva», que vous aimez votre pays. Pour paraphraser Valéry Giscard d’Estaing, «Vous n’avez pas le monopole du cœur». Les scénarios de sobriété reposent sur une production délocalisée d’électricité. Autrement dit, une production qui ne fait pas fleurir les pylônes à haute tension dans nos campagnes. Sans doute l’éolien doit-il se développer de manière plus contrôlée, en investissant la haute mer, ou en ciblant plus les zones portuaires ou celles déjà défigurées par de grandes industries, comme à Dunkerque que je connais bien. Mais entre les pylônes qui tapissent nos prairies et les éoliennes, je préfère encore les moulins.

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