Un climato-sceptique vire sa cuti

Patagonie Argentine © Tripledee.net

Patagonie Argentine © Tripledee.net

Le camp des climato-sceptiques a perdu l’une de ses cautions scientifiques. L’équipe de Richard Muller, à l’université californienne de Berkeley, a rendu le verdict de sa ré-analyses des données de température terrestre. La température moyenne au dessus des zones émergées de la planète a grimpé d’environ un degré depuis les années 1950 (1). Par le passé, Muller avait mis en doute la réalité de ce réchauffement, critiquant la manière dont les températures sont mesurées.

En cours de soumission dans des revues scientifiques, les résultats de Muller sont particulièrement intéressants. Car le chercheur et ses collègues (dont le fraîchement nobélisé Saul Perlmutter) ont reconstruit une gigantesque base de données, rassemblant, à partir de 15 sources de données, plus de 1,6 milliards de relevés de température effectués depuis 1800. Et là où les climatologues opèrent généralement une sélection sur les stations de mesures qu’il prennent en compte dans leur calcul, Muller a tenté de déterminer le biais qui pourrait en résulter: tout d’abord en conduisant des calculs à partir de la totalité des stations pour lesquelles des données sont disponibles. Puis en pratiquant des sélections, sur une base aléatoire, dans ces jeux de données. Et les chercheurs ont aussi tenté de voir si —comme le prétendent certaines figures climato-sceptiques— la prise en compte de stations de météo urbaines fausse les études, puisqu’on sait qu’en ville, un phénomène d’îlot de chaleur tend à se développer. Et bien c’est l’inverse: il y a bien un écart d’environ 0,2°C sur cent ans, mais les stations urbaines conduiraient à sous-estimer le réchauffement terrestre. Mais c’est en fait tout à fait négligeable puisque les zones urbaines représentent moins de 1% de la surface de terres émergées.

Dans un communiqué publié il y a quelque jours, Richard Muller s’est avoué surpris par l’accord entre ses résultats et les précédentes études sur le sujet. Ce qui, explique le chercheur, «montre que les études précédentes ont été conduites avec soin, et que les biais potentiels identifiés par des climato-sceptiques n’affectent pas les conclusions de ces études». Muller tient à préciser que les stations météorologiques jugées « mauvaises » par le climato-sceptique Antony Watts n’affichent pas d’autre tendance que celles qu’il avait jugées « bonnes ». «Leur température absolue est moins fiable, mais l’évolution de température relevée est la même.» Des affirmations qu’il faut encore prendre avec des pincettes, en attendant que les quatre articles soumis par l’équipe de Berkeley Earth soient publiés dans des revues à comité de lecture.

A noter, pour les candidats à l’analyse statistique, que le jeux complet de températures utilisés par Muller dans le cadre de ce projet Berkeley Earth est disponible sur internet. Son équipe va désormais se pencher sur les données concernant les océans.

(1) 0,91°C avec une incertitude statistique de 0,042 °C, pour être précis.

Limiter la surchauffe à 2 degrés, des chercheurs répondent.

© Denis Delbecq

© Denis Delbecq

Question n°9, posée par lecture. Quels sont les arguments scientifiques qui amènent à choisir +2°C comme cible de stabilisation des températures?

Difficile question. Je vais tenter d’y répondre en espérant que d’autres scientifiques apporteront leurs arguments. Ce à quoi les nations ont adhéré, lors du sommet de la Terre de Rio en 1992, c’est qu’il faut travailler pour «stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui permettrait d’empêcher une interférence dangereuse du réchauffement antropogénique avec le système climatique.» Chacun possède sa propre vision de ce qui est «dangereux».

A ce jour, les émissions de gaz à effet de serre ont entraîné un réchauffement d’au moins un degré celsius, et de nombreuses conséquences négatives ont déjà été observées. De nombreux travaux tentent d’estimer les effets de la poursuite du réchauffement sur à peu près toutes nos activités, de l’agriculture à la pêche, faisant intervenir des spécialistes de toutes disciplines, comme l’économie ou l’épidémiologie. Cela ressemble un peu à un jeu de devinettes. Il y a beaucoup de questions auxquelles on ne peut répondre scientifiquement. Comme par exemple: combien d’agriculteurs changeront de cultures au fur-et-à-mesure que leur région se réchauffe. La majorité des études tendent à montrer qu’un réchauffement de deux degrés ne menaceraient pas notre civilisation dans son ensemble. Il y aurait certainement des dégâts, mais probablement pas —on ne peut parler que de probabilité— pas de dommages catastrophiques pour l’humanité.

D’un autre côté, si on se rapproche des trois degrés (celsius), la probabilité qu’il y aura des dommages catastrophiques pour beaucoup d’humains, et de sérieux dégâts économiques, augmente. Il y a aussi un risque qu’à un certain point, le réchauffement ne s’entretienne de lui-même: comme le sol et les océans se réchauffent, il vont émettre spontanément des gaz à effet de serre qui vont réchauffer à leur tout la planète, et on ne pourra pas l’arrêter. Certaines études montrent que la probabilité que cela se produise grimpe rapidement si la hausse de température dépasse deux degrés. D’ailleurs, il n’est pas exclu que cela se produise en dessous de cette valeur de hausse de température. Tout cela donnent de bonnes raisons de tenter d’éviter de dépasser deux degrés.

En résumé, il n’y a hélas aucune certitude. Définir une valeur à deux degrés relève plus de la décision politique et économique que de la science, et chaque personne doit juger de ce qui est vraiment « dangereux ». Les scientifiques ne peuvent que donner des fourchettes de probabilité de ce qui se passera avec une hausse de deux, de trois, ou de quatre degrés.

Spencer Weart,
American Institute of Physics

Nous savons qu’une hausse de température de trois degrés conduira à une fonte irréversible de la calotte glaciaire du Groenland. Cela entraînerait une hausse de 7 mètres du niveau des océans. Je pense que la plupart des gens accepteront de reconnaître que c’est un réchauffement climatique dangereux. Ce seuil de 3 degrés n’est pas parfaitement établie, et il y a donc des incertitudes? Si nous voulons être sûrs de préserver la glace du Groenland, nous devrions rester dans la zone non dangereuse et nous fixer une valeur en dessous de trois degrés. par exemple, deux degrés.

Andreas Schmittner,
Oregon State University

Quelques faits qu’il est important de souligner à propos de cette question. Avec la hausse de la température de l’air, le sol se réchauffe, ce qui entraîne d’importantes émissions de méthane dans les tourbières. Le potentiel de réchauffement du méthane est 23 fois plus élevé que celui du gaz cabonique.

De la même manière, les émissions de protoxyde d’azote [N2O, le gaz hilarant, NDLR] vont grimper avec la hausse des températures. Et ce n’est pas une bonne nouvelle car c’est un gaz stable dans la troposphère, qui ne se détruit que dans la stratosphère par photolyse à ultraviolets. Et le pouvoir de réchauffement du protoxyde d’azote est 310 supérieur à celui du CO2.

Pour en revenir à la discussion sur le gaz carbonique, il y a beaucoup de littérature scientifique qui montre que les plantes finiront par ne plus profiter du renforcement de la concentration de l’air en gaz carbonique. C’est directement lié aux propriétés de stomates des feuillages.

Robina Shaheen,
University of California at San Diego

Question n°10, posée par BMD. La rétention de chaleur dans l’atmosphère devrait se traduire par une diminution des émissions infrarouge vers l’espace. L’a-t-on mesurée? Si oui, de combien est-elle?

Cette question pose la question centrale du réchauffement climatique d’origine humaine. La réponse est compliquée, et, peut-être, inattendue: si vous vous trouvez dans un satellite observant la Terre depuis l’espace, l’augmentation des gaz à effet de serre atmosphériques ne change pas le rayonnement infrarouge émis dans l’espace.

On pourrait voir les gaz à effet de serre comme un bouclier qui absorbe les ondes infrarouge et les empêche de partir dans l’espace. C’est le cas, mais pendant peu de temps. Ensuite, on se retrouve dans une situation dans laquelle l’énergie solaire qui arrive sur Terre est identique mais dans laquelle aussi, temporairement, moins de rayonnement infrarouge repart dans l’espace. Ce déséquilibre (autant d’énergie qui arrive, moins qui repart) provoque un réchauffement de la planète. Cette hausse de température dure jusqu’à ce que le réchauffement des gaz soit tel que l’énergie réémise vers l’espace soit identique à ce qu’elle était avant le déséquilibre. Le système trouve alors un nouvel équilibre avec une température terrestre plus élevée… [Sauf si l’intensification de l’effet de serre ne cesse pas, NDLR]

David Pierce,
Scripps Institution of Oceanography

Question n°11, posée par BMD. La température que l’on déduit de l’examen des carottes de glace, c’est la température de quoi exactement? De l’air au dessus de l’Antarctique, de l’eau, de l’océan…?

La température indiquée par les analyses isotopiques des calottes glaciaires est bien évidemment la température locale, et non pas une température océanique ou régionale. La plupart des enregistrements sont normalisés par rapport à la température de l’époque « moderne », ce qui permet de comparer les paléotempératures à la température relevée aujourd’hui sur le même site.

John Wehmiller
University of Delaware

Question n°12, posée par BMD. Les températures mesurées dans les carottes de glace sont -elles comparables, pour la période récente (disons les 2 ou 3 derniers milliers d’années, et en particulier de 1860 à nos jours) entre les carottes de glace prélevées au pôle Sud et au Groënland, et où trouve-t-on les graphiques correspondants. Et quel est le pas de temps entre les mesures?

Vous pouvez lire CLIMATE CORRELATIONS BETWEEN GREENLAND AND ANTARCTICA DURING THE PAST 100,000 YE ARS , de Bender, Sowers et Dickson. Un article paru dans Nature en 1994 (Volume: 372 Issue: 6507 Pages: 663-666 Published: DEC 15 1994).

Cette publication a été citée 244 fois à ce jour. Ces travaux montrent une forte corrélation entre les ratios isotopiques à long terme de l’oxygène, tandis qu’elle est faible à plus court terme (sur une durée de 2000 ans). Vous pouvez aussi lire ces articles plus récents:

Synchronous climate changes in Antarctica and the North Atlantic. Auteurs: Steig EJ, Brook EJ, White JWC, et al. (Science,  Volume: 282   Issue: 5386   Pages: 92-95, publié le 2 octobre 1998)

Strong hemispheric coupling of glacial climate through freshwater discharge and ocean circulation. Auteurs: Knutti R, Fluckiger J, Stocker TF, et al. (Nature,  Volume: 430   Issue: 7002   Pages: 851-856, publié le 19 août 2004)

Dans ce dernier article, on peut lire que le climat de la dernière période glaciaire était très variable, caractérisé par des événements brutaux dans l’hémisphère nord, tandis qu’on relève des changements plus lents en Antarctique et sur les données sur l’évolution du niveau des océans. On s’accorde généralement sur le faite que cette variabilité à l’échelle du millénaire a été provoquée par des changements brutaux dans la circulation thermohaline des océans.

Vincent Gutschick,
Global Changes Consulting, inc.

Retrouvez aussi les réponses aux quatre premières questions, à propos de la stabilité des modèles climatiques, la prise en compte des effets de feedback climatique, El Niño et l’Oscillation nord-Atlantique et le décalage entre croissance du CO2 atmosphérique et hausse de la température planétaire.

Retrouvez aussi les réponses aux quatre questions suivantes, à propos des aérosols asiatiques, de la transformation de l’atmosphère terrestre en celle, irrespirable, de Venus, de l’augmentation de la vapeur d’eau, et du poids des conséquences positives et négatives du réchauffement.


Aérosols asiatiques, Venus, feedback, vapeur d’eau: les chercheurs vous répondent

© Denis Delbecq

© Denis Delbecq

Question n°5, posée par Peak Oil. Parmi les rétroactions du système climatique, quelles sont les rétroactions positives qui sont le plus à craindre et les rétroactions négatives qui sont le plus à espérer?
(NDLR, sous cette forme, la question avait été rejetée, en raison du caractère « politique » des expressions « a craindre » et « à espérer ». Je l’ai reformulée en évoquant à la place, respectivement « plus importante », et « plus importante »).

Il y a potentiellement plusieurs formes de rétroaction positives [NDLR, conséquences du réchauffement qui amplifient le réchauffement] qu’on peut observer dans les écosystèmes terrestres, comme les rejets de gaz carbonique et de méthane induits par la fonte des pergélisols (1). De plus, en raison du réchauffement des eaux, les océans absorberont moins de gaz carbonique que par le passé, contribuant ainsi à ce que ce gaz reste dans l’atmosphère. De récents travaux ont montré une baisse de cette absorption de gaz carbonique dans les océans.

L’un des autres mécanismes « positifs », qui amplifient le réchauffement, devraient être aussi les conséquences des réductions de couverture neigeuses et glaciaires. Pour parler de neige, la réduction de plusieurs jours par an de la durée d’enneigement des sols arctiques exposent plus longuement des sols qui absorbent plus d’énergie solaire. C’est la même chose pour la fonte des glaces de mer qui laissent apparaître une eau qui absorbe plus d’énergie que la banquise.

Dans les forêts boréales, en revanche, il existe un mécanisme de feedback négatif, lié à la modification de l’ampleur des feux de forêts. Ils sont plus fréquents, rajeunissant les écosystèmes végétaux, qui réfléchissent plus de lumière solaire que les forêts matures. Cela tend à atténuer l’ampleur du réchauffement.

(1) Sols en principe gelés à l’année, qui commencent à fondre, enclenchant une activité bactérienne inédite depuis plusieurs milliers d’années.

Karina Schäfer, Rutgers University
et Eugénie Euskirchen, Université d’Alaska à Fairbanks

Question n°6, posée par koen. Peut-on quantifier l’impact des aérosols comme les fameux nuages bruns asiatiques sur la température globale?

L’évaluation des conséquences des aérosols rejetés à une échelle régionale est l’un des grands défis actuels pour les climatologues, parce que c’est particulièrement difficile à étudier! Il n’est pas simple de prévoir les conséquences globales que peuvent avoir des phénomènes régionaux. Les nuages bruns asiatiques font l’objet de nombreux travaux. Une étude estime en particulier qu’ils contribuent autant au réchauffement climatique régional que les gaz à effets de serre d’origine humaine. Ces travaux montrent que ces aérosols ont entraîné une hausse de température dans l’Himalaya —une région particulièrement sensible au réchauffement— voisine de 0,6°C. Vous pouvez consulter la revue Nature (1). A titre d’information, la seule source régionale d’aérosols qui provoque un impact global et homogène sur le climat est l’activité des très gros volcans, comme l’avait montré l’éruption du Pinatubo. Seules des sources de telle ampleur ont un impact planétaire sur le climat.

(1) Warming trends in Asia amplified by brown cloud solar absorption. Nature, 448, 575-578 doi:10.1038/nature06019

Rebecca Garland
Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS)

Question n°7, posée par Peak Oil. – La Terre pourrait-elle se transformer en une planète de type Vénus (250 degrés avec des pluies d’acides sulfuriques)? Hawking a déjà partagé sa peur de voir la Terre finir ainsi.

Cette déclaration célèbre avait été faite par Hawking en 2006, en Chine, lors d’une conférence de physique sur la théorie des cordes. Pour autant que je sache, cette phrase était plus une manière d’évoquer les conditions invivables qui règnent sur d’autres planètes,  que l’évocation de l’avenir de la Terre. Notre planète affiche une composition atmosphérique bien différente de celle de Venus.

Philip X., American Geophysical Union

Venus est proche du soleil et affichait une température plus élevée. Quand des gaz à effet de serre ont quitté ses entrailles pour se libérer dans l’atmosphère, ils ont intensifié le réchauffement de la planète (dont l’atmosphère se compose à 95% de gaz carbonique). La Terre est différente en ce que sa température permet à l’eau liquide d’exister à sa surface. Les océans agissent comme un régulateur de gaz à effet de serre. Le CO2 atmosphérique se dissout dans l’océan et contribue à un cycle entre le fond des océans et la géosphère. Même si tous les combustibles fossiles disponibles étaient brûlés, libérant leur gaz carbonique, la majeure partie de ce gaz serait absorbé dans l’océan. La Terre ne connait donc pas les mécanismes qu’elle subirait si elle se trouvait plus proche du soleil.

Jihong Cole-Dal,
South Dakota State University

Question n°8, posée par BMD. L’augmentation de la teneur en vapeur d’eau de l’atmosphère a été constatée, dit-on. Quelle est son ordre de grandeur?

Oui, les chercheurs ont pu évaluer son ampleur. Cela avait été expliqué dans un papier de Benjamin Salter et al. dans les Annales de l’Académie Américaine des sciences en 2007, à l’aide d’observations par satellite entre 1988 et 2006 (1). La quantité de vapeur d’eau dans l’atmosphère a augmenté pendant cette période de 0,5 kg par mètre carré, valeur moyenne entre 50°S et 50°N de latitude. La répartition de cette vapeur d’eau et sa quantité sont en phase avec ce que les modèles prévoient à partir des émissions de gaz à effet de serre provoquées par les activités humaines.

David Pierce
Scripps Institution of Oceanography

(1) Volume 104, page 15248.

Retrouvez aussi les réponses aux quatre premières questions, à propos de la stabilité des modèles climatiques, la prise en compte des effets de feedback climatique, El Niño et l’Oscillation nord-Atlantique et le décalage entre croissance du CO2 atmosphérique et hausse de la température planétaire.

Climat-info service vous répond (questions 1 à 4)

© Denis Delbecq
© Denis Delbecq

Question 1, posée par Enisor: Sait-on si les modèles du type GCM (circulation globale) présentent des état stationnaires (du point de vue dynamique) lorsque les paramètres sont maintenus constants?

Les modèles utilisés par le GIEC ont permis de faire ce genre de simulations. Vous pouvez en voir les résultats dans le Résumé pour décideurs, voir la courbe SPM.5.

Giec 2007
© Giec 2007

La courbe en orange est calculée pour une teneur en gaz à effet de serre stable, équivalente à ce qu’on observait en 2000 (ce qui correspondrait en gros à un arrêt total des rejets de GES). La température continue de grimper très lentement en raison des processus à long terme, comme la réponse thermique des océans, ainsi qu’en raison d’une variabilité interannuelle.

David Stevenson, spécialiste de modélisation atmosphérique,
Université d’Edimburg (Grande-Bretagne).

Question n°2, posée par Oglala: Les modèles utilisés dans le dernier rapport du GIEC n’intégraient qu’une partie des rétroactions positives: l’augmentation de la teneur en vapeur d’eau de l’atmosphère, et la diminution de l’albedo terrestre. Est-ce bien le cas? Y-a-il eu des tentatives récentes d’intégrer d’autres rétroactions dans les modèles pour tenter d’en évaluer l’impact sur le climat?

Plusieurs autres effets de feedback sont intégrés dans les modèles climatiques actuels (et même dans d’autres, plus anciens, utilisés pour le dernier rapport du Giec). Aujourd’hui, la manière dont la couverture nuageuse réagit au changement climatique est prise en compte. Dans certains modèles, qui utilisent un couplage avec les cycles du carbone, les concentrations en gaz carbonique interagissent avec le changement climatique. Par exemple, la quantité de CO2 piégée dans les océans, quand leur température s’élève (voir le chapitre 7 du rapport du Giec AR4-WGI). Le carbone terrestre (sols et végétation) pourrait aussi réagir: les modèles prédisent que ces puits devraient décroitre. Ces résultats suggèrent que une large fraction du CO2 rejeté par les activités humaines restera dans l’atmosphère: c’est donc un mécanisme de rétroaction positive, d’amplification du réchauffement. Mais il reste encore de grandes incertitudes sur l’ampleur de ces feedbacks.

NB: plus de détails sur les cycles de rétroaction du carbone sont donnés dans le rapport du Giec, au chapitre 7 (voir notamment la section 7.3.5.4, page 537).

David Stevenson, spécialiste de modélisation atmosphérique,
Université d’Edimburg (Grande-Bretagne).

Question n°3, posée par Oglala. Pour expliquer les variations naturelles de courte périodicité de la température globale, les climatologues évoquent l’influence des cycles de l’intensité du rayonnement solaire, les éruptions volcaniques et les oscillations océaniques du type NAO/ENSO. Comment agissent ces mécanismes sur la température globale?

L’oscillation sud El Niño (ENSO) se réfère à un changement périodique de la température de surface de l’océan, dans le centre et l’Est du Pacifique. Bien que les causes exactes de ce cycle naturel restent encore à déterminer, ses effets sont bien caractérisés. Pendant un épisode El Niño, l’eau de surface se réchauffe d’au moins un demi degré celsius au dessus de la moyenne, modifie la pression atmosphérique et modifie donc les phénomènes météorologiques.

Pour comprendre comment fonctionne l’ENSO, il faut bien comprendre comment les courants océaniques se forment. Pendant des conditions normales, le Pacifique héberge deux importants courants, de part et d’autre de l’Equateur. Regardons le courant qui circule au sud. Alors qu’il remonte vers le nord, le long de la côte Pacifique de l’Amérique du Sud, la force de Coriolis éloigne les eaux réchauffées du continent. Quand cela se produit, les eaux froides venues du fond de l’océan remontent et prennent la place des eaux chaudes suivant le mécanisme baptisé upwelling par les scientifiques. Pendant un épisode El Niño, l’eau chaude s’accumule le long de la côte Pacifique de l’Amérique du sud, et empêche les eaux froides de remonter. L’océan reste chaud.

Cette surface chaude provoque tout un ensemble de modifications locales du climat, et c’est pour cette raison que les chercheurs évoquent l’ENSO pour décrire des variations de fréquence moyenne de la température terrestre. Par exemple, de basses pressions tendent à se former au dessus des eaux chaudes, qui provoquent un réchauffement des températures en Amérique du sud. De même, les précipitations tendent à se décaler vers l’Est du Pacifique, vers l’Amérique latine, à l’opposé de ce qui se produit en dehors d’une ENSO. En Amérique du nord, l’oscillation provoque une hausse des températures au milieu et dans le nord-est des Etats-Unis et du Canada, tandis qu’elle entraîne une augmentation des précipitations dans le sud-ouest de Etats-Unis et le Nord-Ouest du Mexique. El Niño provoque aussi un rafraichissement des températures dans le Golfe du Mexique.

L’oscillation nord-Atlantique (NAO) diffère de l’ENSO: c’est avant tout un phénomène atmosphérique et non pas océanique. La différence de température au dessus de l’Atlantique détermine la force des vents d’Ouest qui apportent de l’humidité en Europe. Quand l’indice NAO est élevé, les vents d’ouest se renforcent et l’Europe subit généralement des étés plus frais, et des hivers doux et humides. A l’inverse, quand l’indice est faible, l’Europe connait des étés plus chauds (et parfois des vagues de chaleur) et des hivers plus frais et plus secs. C’est pour cela que les chercheurs évoquent l’oscillation nord-Atlantique pour décrire des variations à moyenne fréquence de la température terrestre.

Katherine R.M. Mackey
Stanford University

Question n°4, posée par GML. Pourquoi attribuer des variations climatiques à l’activité humaine alors qu’il semble bien que l’augmentation du CO2 suivrait de quelques années le réchauffement des océans (qui dégagerait plus de CO2) et qui serait dû principalement à l’activité solaire?

C’est un cas typique du problème de l’œuf et de la poule: la température et la concentration atmosphérique peuvent s’influencer l’une-l’autre, dans les deux sens.

A la fin des périodes glaciaires, la température a d’abord grimpé, suivie par la concentration atmosphérique en gaz carbonique, environ 800 ans plus tard. Ensuite, température et gaz carbonique ont continué à grimper pendant environ 4000 ans. L’augmentation de température initiale n’était pas le fait des gaz à effet de serre, mais le gaz carbonique a ensuite contribué de manière importante à la poursuite de la hausse des températures. Le CO2 agissait comme un feedback positif, renforçant le réchauffement initial. Sans la prise en compte de cet effet, il est extrêmement difficile d’expliquer l’ampleur final de la hausse des températures à la fin des époques glaciaires.

Mais la situation présente est clairement différente de ce qui se passait à la fin des âges glaciaires, car nous savons de manière certaine que le gaz carbonique supplémentaire est apporté par les activités humaines (il y a assez peu de doute, notamment quand on observe la signature isotopique de ce carbone qui correspond à celle du carbone des combustibles fossiles). Le surplus de CO2 dans l’atmosphère ne vient pas des océans. Au contraire, les océans ont pu capter une part non négligeable du gaz carbonique rejeté par les activités humaines. Aujourd’hui, l’augmentation du gaz carbonique atmosphérique n’est pas une conséquence d’un réchauffement climatique. Elle provient des émissions d’origine humaine, et elle est donc l’une des forces qui gouvernent le réchauffement climatique.

Voir par exemple: http://www.realclimate.org/index.php/archives/2004/12/co2-in-ice-cores/ et http://www.skepticalscience.com/co2-lags-temperature.htm

Bart Verheggen
Energy research Centre of the Netherlands

Retrouvez aussi les réponses aux quatre questions suivantes, à propos des aérosols asiatiques, de la transformation de l’atmosphère terrestre en celle, irrespirable de Venus, de l’augmentation de la vapeur d’eau, et du poids des conséquences positives et négatives du réchauffement. Ainsi qu’aux questions 9 à 12, qui portent sur l’équilibre radiatif de la Terre, l’analyse des glaces polaires et la limitation à 2 degrés du réchauffement.