Durban accouche d’une souris, et alors?

© D.Dq

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A Bruxelles, on a toujours le sens de la formule. L’accord arraché in extremis à Durban sur le climat serait donc une «percée historique». Les ONG et de nombreux pays du Sud crient au loup, accusant les pays riches de se moquer du reste du monde. Ce matin, on ne peut que sourire à la vue du message qui s’affichait encore sur le site de la convention climatique de l’ONU, quand on clique sur la rubrique Decision: «Il n’y a pour le moment pas de décisions pour cette conférence, elles seront prochainement mises en ligne. Dans certains cas, aucune décision n’est disponible.»

Début octobre, j’avais rencontré Serge Lepeltier, l’ambassadeur français en charge des négociations climatiques, pour un portrait à paraître dans Terra Eco (1). L’ancien ministre de l’écologie m’avait expliqué l’objectif que l’Union européenne cherchait à atteindre à l’issue de la conférence de Durban: mettre en place le «Fond climat» destiné à aider les pays du sud et donner un mandat à l’ONU en vue «d’obtenir à terme un accord global et juridiquement contraignant sur les émissions de gaz à effet de serre». Ces conditions remplies, alors l’Europe aurait annoncé la poursuite du protocole de Kyoto au delà de 2012. Si on s’en tient là, l’UE aurait donc atteint ses objectifs. Lepeltier doit être content.

Deux mois et des dizaines de milliers de tonnes de gaz à effet de serre plus tard, la conférence de l’ONU a accouché d’un texte, après 36 heures de prolongations. D’ailleurs, c’est à se demander combien des 190 délégations étaient réellement là pendant l’épilogue marathonien, alors que beaucoup n’avaient pas les moyens de s’offrir un changement de billet d’avion. Mais passons, pour regarder ce qu’il ressort de la discussion…

Le Fonds climat? Il reste une coquille vide, deux ans après son adoption de principe à Copenhague: à peine quelques millions ont été promis, alors que ce fonds doit en principe atteindre 100 milliards de dollars par an dès 2020. L’accord confiant un mandat à l’ONU? En fait de percée, il s’agit plutôt d’une baudruche percée… puisque la seule vraie décision immédiate est de créer une commission… qui va réfléchir à comment aborder la négociation d’un texte qui sera discuté en 2015 pour entrer en vigueur en 2020. Quand on pense qu’il a fallu 36 heures de palabres pour en arriver là… Enfin, le protocole de Kyoto est prolongé sans être modifié. Que dit le protocole de Kyoto? Il fixe des objectifs de réduction aux pays riches signataires de réduction d’émissions entre 1990 et 2012. On fait comment en 2013? Ah un détail, il n’y aura guère que l’Europe qui poursuivra à appliquer ce protocole au stade de soins palliatifs: Russie, Canada, Japon s’en sont déjà exemptés…

C’est devenue une véritable manie. Plutôt que de se poser la bonne question —ce type de négociations a-t-il encore un sens?— et de l’assumer en acceptant de repartir sans accord, on accouche d’un texte à peu près vide de toute substance. Et pourtant, le processus est mort-né et le restera longtemps pour une raison très simple: les occidentaux —qui sont responsables de la majeure partie des émissions historiques de CO2 (2)— viennent donner des leçons aux pays émergents. «Comme si on avait bouffé les trois-quarts du gâteau et qu’on exigeait de partager la dernière part», me disait un ancien négociateur français vendredi. De fait, aucune discussion efficace ne sera possible tant que les grands pays émergents n’auront pas vu leur PIB grimper suffisamment, autrement dit dans une vingtaine d’années au moins. Quand aux autres pays, les petits et les faibles, tout le monde s’en fout. Autant les occidentaux que les grandes puissances de demain. Comme le montrait encore un rapport de l’AIE, ce sont 20 millions de personnes qui ont pu obtenir, en 2009, un accès minimal à l’énergie. Soit moins que l’accroissement de la population dans les régions du monde où les gosses ne peuvent même pas faire leurs devoirs, faute de lumière.

Finalement, il n’y a plus qu’à cesser d’organiser ces grandes messes qui sont progressivement devenues, pour certaines entreprises et ONG, un lieu obligé de Public relations tout comme les loges de luxe de Roland-Garros ou du Stade de France. Ce serait autant de gaz à effet de serre évités. Et puis on peut aussi rêver que l’Allemagne serve de guide en réussissant son pari fou de sortir du nucléaire tout en se débarrassant du charbon. Vous voyez à quel niveau d’espoir on en est rendu…

(1) Edition de décembre, toujours en vente.
(2) Citons notamment ces calculs de James Hansen, climatologue à la Nasa, qui avait montré qu’un britannique vivant aujourd’hui pèse 320 tonnes de CO2, si l’on prend en compte ses ancêtres, contre 300 tonnes pour un Etatsunien, 25 tonnes pour un Chinois et 10 tonnes pour un Indien…