En tectonique, le Japon est à côté de la plaque

Par Denis Delbecq • 13 avril 2011 à 18:48 • Categorie: A la Une
© Making-Things-Better/Flickr (Creative Commons)

© Making-Things-Better/Flickr (Creative Commons)

La charge est de taille. Dans une tribune à paraître jeudi dans Nature, le sismologue Robert Geller, de l’Université de Tokyo, rue dans les brancards: les autorités en charge du risque sismique au Japon s’appuient sur une science pipée et antédiluvienne. Selon lui, il faut entièrement repenser la gestion des séismes au Japon.

Geller rappelle que depuis 20 ans, des sismologues alertent sur l’impact des séismes et tsunamis sur la sécurité des centrales nucléaires japonaises. Un prêche dans le désert. Pour Geller, tout repose au Japon sur l’idée qu’on peut prévoir certains tremblements de terre comme l’hypothétique «séisme du Tokai» (une magnitude de 8, dans la baie de Suruga) qui sert de référence aux modélisateurs japonais. Une expression qui serait référencée 1,78 millions de fois dans la version japonisante de Google, tellement elle est passée dans les mœurs.

Pour Geller, si la sismologie avait pu croire depuis les années 1960 qu’on parviendrait à prévoir les séismes en analysant des signaux avant-coureurs (variation de vélocité des ondes sismiques dans l’écorce terrestre), «il est clair pour la plupart des chercheurs depuis la fin des années 1970 que ces précurseurs supposés n’étaient que des artéfacts». Et notamment depuis le séisme de Tangshan (Chine) en 1976, que personne n’avait prévu et qui tua 240000 personnes.

Les séismes meurtriers depuis 1979 se sont produits dans des zone à risque sismique modéré © Nature

Les séismes meurtriers depuis 1979 se sont produits dans des zone à risque sismique modéré © Nature

Selon Geller, l’idée de l’imminence du séisme du Tokai (magnitude 8, selon les modèles) s’est tellement répandue dans les années 1970 que le Parlement japonais a légiféré en 1978 (loi LECA), obligeant l’Agence météorologie japonaise à surveiller les «précurseurs» de l’hypothétique séisme, 24 heures sur 24, pour permettre au gouvernement de décréter l’Etat d’urgence avant sa survenue. Geller rappelle qu’il existe désormais beaucoup plus d’observatoires que dans les années 1970, et que si le séisme du Tokai devait être prévisible, alors «il serait sûrement possible aujourd’hui de prévoir tous les séismes de magnitude 8».

Et il y a pire, selon Robert Geller. Depuis que la loi LECA a été votée, tous les séismes meurtriers survenus au Japon l’ont été dans des zones où la probabilité qu’une secousse survienne était modérée. Bref, toutes les cartes de risque sismique au Japon sont à jeter à la poubelle. «Il est temps de dire clairement au public que les séismes ne peuvent être prévus, d’abandonner le système de prévision Tokai, et d’abroger la loi LECA. Tout le Japon est soumis à un risque sismique et l’état actuel de la science ne permet pas de différencier de manière fiable le niveau de risque d’une région géographique particulière. Nous devrions dire à la place au public et au gouvernement de se préparer à l’inattendu et de communiquer au mieux sur ce que l’on sait et que l’on ne sait pas.» Le sismologue de conclure: «A l’avenir, la recherche en sismologie doit s’appuyer sur de la bonne science, et être dirigée par les meilleurs scientifiques du Japon, et pas par des bureaucrates sans visage.»

Ça laisse songeur, non?

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