Au petit âge glaciaire, il faisait chaud

Par Denis Delbecq • 8 octobre 2010 à 13:04 • Categorie: A la Une

© Denis Delbecq

Vision floue

Un peu provocateur, le titre. Mais c’est pourtant ce qu’on pourrait conclure d’une lecture au premier degré de la dernière livraison de Nature. Des travaux laissent penser qu’au minimum d’activité solaire correspond un réchauffement des basses couches de l’atmosphère. Entre 2004 et 2007, c’est le soleil qui aurait contribué au réchauffement climatique. De quoi réveiller les ardeurs climatosceptiques, et stimuler les défenseurs de la théorie d’un réchauffement lié aux émissions de gaz à effet de serre.

De quoi s’agit-il exactement? Dans Nature, une équipe explique qu’en dépit du minimum dans le cycle solaire survenu ces dernières années, le rôle du soleil dans le réchauffement de l’atmosphère près de la surface de la Terre s’est accru entre 2004 et 2007. De quoi bouleverser ce qu’on sait sur le rôle du soleil dans le climat de notre planète, et donc renforcer l’idée défendue par les climato-sceptiques que l’homme n’y est pour rien? Selon le papier de Haig et al., la composition du rayonnement solaire a changé au cours de ces dernières années, sans qu’on puisse l’expliquer: comme on s’y attend, le soleil émet moins de rayons ultraviolets pendant les périodes de faible activité de son cycle de onze ans. Des rayons qui jouent un rôle essentiel sur la teneur en ozone de la haute atmosphère, et donc sur la circulation atmosphérique à haute altitude. Mais contre toute attente, cette baisse des UV se serait accompagnée, selon les chercheurs, ces dernières années d’une hausse de l’énergie reçue dans les longueurs d’onde visibles, qui traversent l’atmosphère et participent au réchauffement de notre environnement. Bref, plus de chaleur quand le soleil a une faible activité, tout à revoir dans les modèles climatiques, serait-on tenté de dire. En revanche, l’énergie totale —toutes couleurs confondues— émise par le soleil et calculée par les chercheurs est bien en phase avec l’ordre établi: elle a suivi les évolutions de l’activité de notre astre.

Permettez-moi une réserve toute scientifique. Car j’ai attentivement lu le papier de Nature. Et le papier d’actu qui l’accompagne sur le site de la revue. Les données de Joanna Haig portent sur 2004-2007, soit sur une faible partie d’un cycle solaire qui dure onze ans. Déduire quoi que ce soit avant d’avoir au moins observé un, voire plusieurs cycles, est tout simplement hors sujet. Tout autant que l’est l’affirmation que, parce qu’une année x a été plus froide que la précédente, c’est que le climat se refroidit (on peut aussi refaire cette phrase avec chaude/se réchauffe d’ailleurs). Bref, les travaux de Haig montrent qu’il faut poursuivre les investigations dans cette direction, bien sûr, mais rien de plus.

Corrélation. Sur Real Climate, un blog de haute tenue, tenu par des climatologues, et non pas par des écologistes chevelus, on évoque bien évidemment ce papier de Nature. Et on pointe, entre autres, un aspect important du dossier: quelle est la fiabilité des instruments du satellite Sorce de la Nasa, dont les données ont alimenté les calculs de Joanna Haig et ses collègues? Je reproduis ici cette courbe, empruntée à Real Climate, pour comprendre les raisons de cette interrogation: le graphique du haut et du milieu correspondent aux bandes spectrales de l’UV et du proche UV. Les tendances des différents jeux de données disponibles sont parfaitement corrélés, et le cycle solaire de onze ans est bien marqué. A noter que Haig et al. observent une baisse des UV quatre fois plus importante que prévu, qu’ils corrèlent bien avec des données d’observation sur l’ozone.

Irradiance spectrale © Judith Lean (Naval Research Lab)

Irradiance spectrale © Judith Lean (Naval Research Lab)

Le troisième graphique porte sur les longueurs d’onde visible du spectre solaire observé par l’instrument SIM du satellite Sorce. Et là, il y a là grosse surprise: entre 2004 et 2006, SIM observe une hausse de l’irradiance (watts par mètre carré) dans le visible, non corrélée avec d’autres observations. Puis, après 2006, SIM revient dans le rang. S’agit-il d’un phénomène inconnu dans le fonctionnement du soleil, ou un problème d’instrument? Qui pourrait par exemple s’expliquer par l’évaporation d’une substance dans un hublot ou filtre protégeant le détecteur qui, entre 2004 et 2007 aurait progressivement recouvert une vue «normale»… Bref, le moins qu’on puisse dire c’est qu’on est dans le flou (si je peux me permettre) et qu’il reste des questions en suspens. Ces travaux ne sont donc pas à jeter, bien au contraire. Ils sont peut-être importants, on le saura dans une bonne dizaine d’années, voire plus. Après, et seulement après, hélas, on saura s’il faut revoir les modèles climatiques ou si Haig et ses collègues ont été victimes d’un instrument défaillant ou d’artéfacts expérimentaux.

Tentation du coup. Quoi qu’il en soit, Nature, qui est une revue commerciale —contrairement à sa concurrente américaine Science bien que celle dernière aime aussi faire des coups— aura fait une bonne opération, en suscitant la polémique. Compte-tenu des incertitudes qui pèsent sur ces travaux, j’aurais plutôt parié que Nature joue la prudence et laisse une revue moins prestigieuse les publier. Mais la tentation du coup a été la plus forte, à la grande joie, bien sûr, des chercheurs qui signent le papier. «Nous voyons —bien que cela soit limité à une période très courte— un changement très intéressant dans l’irradiation solaire avec un changement remarquablement similaire dans l’ozone. Cela pourrait être une coïncidence, et cela demande vérification, mais nos conclusions pourraient être si importantes qu’il faut les publier», a justifié Joanna Haig à Nature.

Chez les climatosceptiques, on se frotte les mains aussi, oubliant toute rigueur scientifique. D’abord parce que si ce qu’observent Haig et ses collègues est vrai, cette influence est pour le moins subtile. Et surtout parce qu’il convient de vérifier, dans la durée, si cela se confirme. Mais évidemment, ce serait trop demander, par exemple au député britannique sceptique Godfrey Bloom qui a expliqué au Daily Express que les «politiciens et les grandes entreprises doivent vraiment revoir le très improbable scénario qui veut que le changement climatique est provoqué par les émissions de CO2 par l’homme». D’ailleurs, Bloom affirme que les travaux de Haig prouvent que «l’activité solaire était responsable des périodes chaudes du minoen, romaine et médiévale et du petit âge glaciaire, le fait que des planètes inhabitées du système solaire chauffent et se refroidissent cycliquement et [montrent] pourquoi il n’y a pas eu de réchauffement global depuis douze ans». Trop fort ce Bloom… Haig montre que le soleil aurait réchauffé la Terre entre 2004-2007 et il en conclut que sa température n’a pas varié. D’ailleurs, c’est bien notre astre —et l’orbite terrestre— qui conditionnait le climat quand les émissions de GES étaient faibles, soit avant l’emballement survenu au XXe siècle, et le papier de Nature n’apporte rien là-dessus. Et comme je le disais en début d’article, si ces travaux sont exacts, il faudra revoir, au moins en partie, l’explication du petit âge glaciaire…

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