Déchets nucléaires, le culte du secret

Par Denis Delbecq • 14 octobre 2009 à 0:36 • Categorie: A la Une
© Denis Delbecq

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Difficile exercice que se livrer au décryptage d’un film co-signé d’une journaliste que l’on connait. Laure Noualhat, qui est avec Eric Guéret derrière le documentaire diffusé ce soir par Arte, est une proche. Professionnellement en tous cas, parce que Laure a fait ses premières armes dans l’environnement à mes côtés, quand nous avions créé les pages Terre de Libé en 2003. Proches, malgré nos sensibilités différentes. Moi de culture physicienne, nourri à l’énergie nucléaire pendant une partie de mes études, et Laure qui l’a découverte sur le tard.

De ce film, nous n’avons parlé qu’une fois, peut-être deux, quand Laure démarrait à peine son enquête. Ce film, je l’ai donc regardé comme n’importe quel téléspectateur ce soir. Peut-être un peu plus aiguisé que certains, vu ma culture scientifique et les années passées à m’informer et à informer sur ce qu’est l’atome. Mais téléspectateur tout de même. Il y a bien évidemment quelques regrets.

• Le petit cours de pédagogie nucléaire du début oublie de faire la distinction entre les différents types de déchets: faible, moyenne ou haute activité. Vie courte, vie moyenne ou vie longue.

• Cette petite erreur à propos de l’Italie, rangée dans le camp des « en voie de sortie du nucléaire ». Erreur pardonnée puisque Berlusconi a attendu cet été pour remettre en cause ce dogme, après le bouclage du film.

• La pseudo «découverte» de la présence de grandes quantités de déchets d’uranium d’EDF entreposés en Russie, discrètement vantée dans le film pour lui donner un peu de peps, n’en est pas une. Hier, Libération en quête de scoop n’avait pas hésité à donner du vocabulaire scoopesque « exclusif », « révèlent… » et j’en passe. Il faut dire que c’est de bonne guerre que le journal se serve de la présence de Laure, une de ses journalistes, au générique du film. Mais à trop vouloir vendre sa Une et son contenu, on en finit parfois par sur-vendre et donc desinformer.

Pour ceux que cela intéresse, il suffit en effet de trois mot-clefs (1) et une paire de secondes sur Google pour retrouver via Google un communiqué de Greenpeace de 2005 protestant contre le départ de déchets d’uranium pour la Russie. EDF a réaffirmé lundi, comme à l’époque, qu’il ne s’agit pas de déchets, juste d’un matériau recyclable. Tout le monde aura compris de quoi il s’agit en entendant dans le film qu’une faible partie de cet uranium exporté par train-bateau-train sur près de 8000 km est recyclé pour revenir en France. L’immense majorité reste entreposé en Russie, enfermée dans des conteneurs à l’air libre dans une ville qui ne l’est pas. Cette façon de jouer sur les mots d’EDF me rappelle la communication officielle quand les autorités françaises essayaient de nous faire croire que le Clemenceau n’était pas une épave, un déchet, quand il s’agissait de l’expédier —illégalement au regard de la convention de Bâle— en Inde pour y être désossé.

Ces critiques mises à part, ce film m’a passionné. A voir la longue première partie consacrée aux restes de la création des premières bombes nucléaires, j’ai pensé dans un premier temps que c’était un peu too much, trop long en tous cas. Mais à voir la suite du film se dérouler, la manière dont le secret soviétique sur l’explosion de Mayak a été prolongé —après sa révélation par un dissident— par les silences des autorités européennes qui lançaient alors leurs programmes de nucléaire civil, cette longue introduction s’est révélée salutaire. Ne serait-ce que pour rappeler combien le secret hérité du militaire s’est prolongé dans le civil.

Car c’est bien de cela dont il s’agit, du secret, du déni de démocratie, de la communication rassurante à tout prix. Les refus de tournage, en France notamment. Les propos hésitants d’un responsable d’Areva quand il ne parvient pas à construire une phrase sans le mot qui fâche —contamination— à propos des rejets de l’usine de La Hague. Le discours emprunté du patron de l’Autorité de sûreté nucléaire. Et, surtout, en épilogue, ou presque, la fausse assurance du haut commissaire à l’énergie atomique transmuté en serpent Kaa, celui qui donne du «Aie confiance» dans le Livre de la Jungle, pour nous expliquer que si les égyptiens ont eu confiance dans leurs bâtisseurs, on doit bien pouvoir en faire autant vis à vis de ceux qui pensent enfermer sans le moindre risque ces déchets de moyenne et haute activité vie longue, nos déchets, pour deux cent mille ans, dans ce que certains ont qualifié de triangle des Bure-Mudes, dans la région de Bure (Meuse) où un laboratoire étudie l’étanchéité d’argiles profondes en vue d’un stockage supposé définitif.

Alors que l’industrie nucléaire tente de nous faire croire que le nucléaire a redémarré (sur le plan des quelques chantiers de travaux publics c’est vrai, en terme de poids dans le mix énergétique c’est faux), que le problème des déchets est réglé et que l’atome à tous les étages nous sauvera du réchauffement climatique, ce film est salutaire. On l’aurait préféré sur TF1 ou France 2 pour qu’un public encore plus large puisse le voir. On aurait préféré entendre les responsables français du nucléaire accepter, enfin, de dire que cette énergie repose sur un défi lancé il y a cinquante ans —on va se débarrasser des déchets—, sans avoir aujourd’hui trouvé de réponse. On aurait préféré enfin que les deux candidats au second tour de la Présidentielle —le gagnant plus encore— soient capables de parler du nucléaire sans se balancer des contre-vérités et des erreurs grossières à la figure. Car comme le disent Laure Noualhat et Eric Guéret, aucune industrie ne joue ainsi avec notre avenir. On entend souvent que c’est la plus sûre, la plus surveillée des activités industrielles. On découvre ou re-découvre que ses responsables doivent rigoler, entre eux, de toutes ces couleuvres avalées depuis des décennies par nos responsables politiques.

(1) « Greenpeace », « déchets » et « Russie ».

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