Pétrole contre biodiversité, un assourdissant silence

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Voilà un an, le président équatorien Rafael Correa avait fait une proposition révolutionnaire à la communauté internationale, lors d’un discours à l’Assemblée générale des Nations-Unies: indemnisez mon pays, et en échange, nous laisseront le pétrole du parc Yasuni enfoui dans le sous-sol et nous préserverons la forêt. Cette proposition n’a pas fait la Une des journaux, c’est le moins qu’on puisse dire. Et pourtant, elle mérite qu’on s’y arrête.

L’Equateur connaît bien les dégâts provoqués par l’exploitation pétrolière anarchique. Trente années de forages de l’américain Texaco ont laissé la jungle équatorienne dévastée, imprégnée de millions de tonnes de résidus. Un procès, le plus grand procès écologique de tous les temps, se tient devant la justice équatorienne, qui oppose les communautés indiennes frappées par cette ignoble pollution à Chevron, qui a racheté Texaco. Le verdict est attendu dans les prochains mois, et l’industriel pourrait se voir infliger des milliards de dollars de dommages pour réhabiliter les zones touchées et soigner la population. (lire Amazonie souillée, le coupable fait de la procédure)

Le Parc de Yasuni se trouve à deux pas, ou presque, de cette plaie de la course à l’énergie. Et en sous-sol, la région recèle un champ pétrolier « ITT », riche de centaines de millions de barils de pétrole enfouis dans ce qui est l’une des plus riches zones de biodiversité de la planète. Qu’en fait-on se sont dit Correa et ses conseillers. D’où la proposition: sachant que le pétrole rapporterait 10 à 15 dollars le baril au pays, versez-moi cinq dollars par baril, sur quinze années, et nous ne toucherons pas à l’or noir. L’argent reçu de la communauté internationale (350 millions de dollars par an à la louche) étant versé au profit d’une fondation d’Etat qui investirait dans le développement durable, l’éducation, et la sécurité alimentaire.

Pourquoi cette proposition est-elle restée sous silence? Libé, en septembre, l’a enfin traité par un reportage. Mais Joffrin ne m’en voudra pas de dire que si son quotidien en a parlé, c’est uniquement grâce à une jeune pigiste baroudeuse, Lise Barnéoud, qui a longtemps bossé pour les pages Terre quand j’y étais. Mais Libé a oublié une chose, il y a matière à débat. Quand aux autres journaux, ils n’ont même pas vu passer la proposition de Correa, du moins leurs archives en sont exemptes.

Cette proposition est tout simplement formidable. Et la présence de pétrole dans la jungle équatorienne permet de donner un prix à cette forêt. Une première puisque personne ne sait calculer ce que vaut un réservoir de biodiversité. Mais elle pose plein de questions. Car n’importe qui pourrait menacer de raser sa forêt à moins que… Empocher l’argent, et faire un bras d’honneur à tout le monde.

Notre histoire à nous humains est ainsi faite que ce qui pourrait s’apparenter à du chantage deviendra la norme. Car dans les discussions de l’après-Kyoto, c’est bien de cela qu’il sera question. Comme la déforestation est la première cause de réchauffement climatique, il est bien question de transférer de l’argent au sud pour éviter que ce qui reste des forêts tropicales ne soit rasé. En attendant, seule l’Espagne a fait une promesse de dons… de quatre millions de dollars. Correa risque de ne pas avoir d’autre solution que d’ouvrir le Yasuni aux défricheurs, creuseurs de routes et aventuriers du pétrole.

• Voir la splendide galerie de photo consacrée par Time aux dégâts pétroliers en Equateur, et celle mise en ligne par la campagne Chevron Toxico.

• Une fois n’est pas coutume, j’emprunte l’image d’un photographe, mais c’est pour la bonne cause. Cette photo est extraite d’un reportage de Lou Dematteis mis en ligne par Chevron Toxico.

4 commentaires

  1. Un assourdissant silence… en écriture en effet. Pas la moindre réaction à cet article, six jours après sa publication. Dommage.
    L’idée du Président équatorien est bonne. Mais elle ne doit pas porter sur le pétrole.
    Il doit en fait faire valoir que les pays « possédant » des forêts devraient être rémunérée par les pays gourmands en pétrole, afin de payer leurs services de purification de l’atmosphère terrestre.
    C’est plus durable comme revenu, que celui provenant de 15 années d’exploitation d’un gisement condamné à être tari.
    C’est aussi une vue à bien plus long terme : Une Grande Vision pour l’Humanité.

    Ecodouble, géologue.

  2. Denis !!!
    C’est drôle de te retrouver comme ça… Je suis en train de tourner un doc. sur la proposition de l’Equateur…je suis dans les coulisses avec l’équipe de Correa…passionnant ! Envoie-moi un mail et je t’en raconterai plus ;).
    Amitiés desde America Latina,
    Leti

  3. Mais dans cette histoire, en supposant que les autres pays acceptent le chantage en question, rien, absolument rien, ne garanti qu’ils ne vont pas exploiter le pétrole en question après les 15 ans, ou encore après. Le pétrole n’a pas de DLC.

    J’ajoute que le pétrole d’ITT est extrêmement lourd, et chargé en souffre et métaux lourds. Déjà le reste du pétrole Venezuelien (et la majorité du pétrole d’amérique du sud d’ailleurs, avec quelques exceptions en argentine et à trinidad) est de mauvaise qualité mais celui là est pire. Il est donc nettement plus polluant que le pétrole « moyen » : plus de carbone (moins d’hydrogène), plus de polluants, plus d’énergie consommée pour l’extraire et le raffiner, plus « sale » en cas de fuite.

    En fait je ne me fais pas trop d’illusion, TOUT le pétrole qu’il est techniquement possible d’extraire dans le monde SERA consommé. C’est seulement une question de timing.

    @ecodouble ; pourquoi « les pays gourmants en pétrole » et pas ceux qui brulent des montagnes de charbon?

  4. Engageons-nous et commençons la pêche aux millions. On peut essayer de se bouger.

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